Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Petite histoire d’un musée potentiel

Ce texte accompagnait la présentation du travail de Julien Lombardi  « Le Musée Imaginaire » réalisé dans le cadre des Résidences de l’Art en Dordogne et exposé à Sarlat en novembre 2017. 

Julien Lombardi, exposition « Un Musée Imaginaire », Sarlat-la-Canéda, 2017

Au dehors des silhouettes casquées arpentent les entrailles de la ville, tandis que dans son atelier le sculpteur couve d’un regard satisfait son œuvre. Les uns explorent l’existant quand l’autre fait advenir un nouvel état des choses.

L’artiste et le spéléologue, deux postures contradictoires qui incarnent ici finalement l’ambiguïté du rôle que Julien Lombardi s’assigne dans ce travail de recomposition photographique d’une mémoire potentielle de la ville de Sarlat-la Canéda. Car le photographe se refuse les pleins pouvoirs du créateur, et choisit pour son projet la voie plus modeste d’une exploration parfois incertaine.

 

Julien Lombardi, exposition « Un Musée Imaginaire », Sarlat-la-Canéda, 2017

Le Pygmalion de la ville c’est en premier lieu André Malraux, à travers la loi éponyme de 1962 dont Sarlat-la-Canéda devient le symbole. Le territoire est alors remodelé par les grandes politiques publiques, mis en scène, littéralement. La ville toute entière se mue en un lieu de mémoire, pour reprendre ici le terme de Pierre Nora. Un lieu où s’exerce les stratégies de préservation et de conservation portées par l’Etat français, lesquelles enserrent la ville dans un récit qui entraîne au fil des années la restauration des façades et le travestissement des rues. Décor de festival et de cinéma, la ville doit être visible avant d’être vécue. L’emprise de ces grands gestes, des conservateurs, des aménageurs, est évoquée par ce néon qui barre de part en part le plan de la ville ancienne dans laquelle Julien Lombardi a cherché à jeter l’ancre.

Le photographe adopte alors les armes du spéléologue pour tenter de pénétrer la surface du récit historique. Il parcourt les méandres des mémoires de la commune, il cherche à faire corps avec les corpus d’œuvres ou d’images déjà existants. Le premier est celui de cette mémoire « en réserve », ces œuvres collectées, inventoriées puis stockées avec soin pour restées invisibles aux regards, orphelines de tout musée. Il va à la rencontre de ces piétas et de ces christs, de ces outils d’un autre temps, qui sont pansés, soignés, restaurés et conservés, de cette mémoire artistique ou vernaculaire qui reste à l’ombre d’un récit qui ne les convoque jamais.

Julien Lombardi, exposition « Un Musée Imaginaire », Sarlat-la-Canéda, 2017

Le second corpus donne à voir cette fois les corps même des Sarladais et Sarladaises à travers l’objectif du photographe local. Ou plutôt de la photographe, exception notable ici, qui transpire dans la manière de mettre en scène les acteurs de la vie sociale de l’époque. Les images éparses évoquent une mémoire sociale cette fois, les us et coutumes des années 1930 : debout, assis, de trois quarts et de profil, on devine les habits de premières communiantes ou de mariés. On vient seul, à deux, en groupe, dans une chorégraphie des corps et des attitudes qui nous immerge sans d’autres mémoires, familiales, intimes parfois. Tout est là et pourtant rien n’est intelligible, chaque image reste à l’état d’évocation fragmentaire.

Julien Lombardi, exposition « Un Musée Imaginaire », Sarlat-la-Canéda, 2017

L’omission est volontaire de la part de Julien Lombardi. Il accompagne cette exploration des possibilités d’émergence d’une mémoire d’une réflexion à double fond, sur le rôle du photographe comme celui de la photographie. Cette dernière est sortie de sa troublante analogie visuelle pour être rendue à sa triviale matérialité. L’image est découpée, occultée, peinte, retravaillée à souhaits. Ainsi exposée, la petite cuisine de la photographie fait tomber le masque de la preuve. Le cliché, devenu parfois méconnaissable, ne fait plus trace mais devient véritablement l’outil d’une mise en fiction. Et de simple témoin, le photographe devient l’auteur d’un récit dont il dévoile les limites et les silences.

Julien Lombardi, exposition « Un Musée Imaginaire », Sarlat-la-Canéda, 2017

In fine Julien Lombardi nous présente l’état des lieux de ses recherches. D’un côté la table lumineuse du chercheur qui étale ses trouvailles, les disperse pour les apprivoiser dans leur singularité. De l’autre, l’atelier où les objets cohabitent dans un désordre fécond, faisant émerger des assemblages insolites. L’ensemble de ne fait pas encore sens, le récit reste à écrire. Loin de la maîtrise du montage des images revendiquées tant par Aby Warbug dans son Atlas Mnémosyne (1921-1929) que par André Malraux dans Le Musée Imaginaire (1947), l’auteur cherche au contraire une forme de déprise, un échantillonnage raisonné qui soit le mieux à même de faire affleurer cette mémoire délaissée. Le geste est mesuré et la volupté de la suggestion préservée. Avec une humilité pertinente, Julien Lombardi laisse le sens en suspens dans cette exposition qui est finalement une invitation, le récit d’un musée potentiel.

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Cette entrée a été publiée le 7 décembre 2018 par dans En images, et est taguée , .
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