Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Mon paysage au quotidien, une pratique ordinaire?

« Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire?»
Comment parler de ces «choses communes», comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue: qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes?»

(Perec, 1989, p. 11)

logo_paysage_au_quotidien_HDJ’ai le plaisir de vous annoncer Rapport de recherche « Mon paysage au quotidien, une pratique ordinaire? ». Ce rapport répond à une commande du Bureau des paysages du ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie (MEDDE) portant sur l’étude du corpus réuni à l’occasion du concours Mon paysage au quotidien, La France vue par ses habitants. Lancé à l’occasion de l’anniversaire de la loi « Paysage » (1993) en octobre 2013, ce concours photographique est destiné aux particuliers et aux scolaires. Il fait écho au concours national organisé en 1992 Mon paysage, Nos paysages, dont les résultats ont fait l’objet à l’époque d’une analyse par la sociologue Françoise Dubost (1995).

Vingt ans plus tard, les 8000 contributions collectées permettent d’apprécier l’évolution de la perception du territoire hexagonal. Qu’en est-il aujourd’hui alors que la population française localisée en périurbain n’a cessé de croître depuis 20 ans, que les centres-villes convergent vers les berges, que les quartiers populaires se gentrifient et que les écoquartiers se multiplient? A quoi ressemble la France d’aujourd’hui dans le viseur des Français?

Du fait du caractère multiforme du corpus réuni à l’issu du concours, associant des photographies, des textes (titres et légendes) et des données sur la participation et la prise de vue, l’analyse a été confiée à une équipe de chercheurs appartenant à trois structures différentes (le laboratoire MICA, les UMR ADES et ESO), à deux universités (Bordeaux Montaigne et Rennes 2) et plus encore de disciplines : aménagement, urbanisme, géographie, sciences politiques, sciences de l’information et de la communication et études visuelles sont représentées.

Ce travail de recherche fondé sur la complémentarité des approches a duré six mois, associant systématiquement des approches quantitatives portant sur l’intégralité du corpus et des approches qualitatives de sous-ensembles, avec notamment la géolocalisation de 400 lieux de prises de vues. Il s’agit d’analyser le regard porté par les habitants sur le territoire national, en privilégiant ici la perception du paysage. Les travaux présentés ici constituent une première approche non exhaustive du corpus, laquelle nécessite des recherches plus approfondies afin notamment de mettre en perspectives les résultats.

Mise en perspective historique et critique

En relançant un concours photographique pour l’anniversaire de la Loi « Paysage », le Bureau des paysages s’est clairement inscrit dans la lignée d’une histoire associant les institutions françaises, la photographie et le paysage depuis maintenant trente ans. En effet c’est en janvier 1984 qu’est officiellement lancée la Mission photographique de la DATAR, et dix ans plus tard, en 1994, qu’est lancé l’Observatoire Photographique National du Paysage. Autant de grands projets qui vont tenter d’accompagner en images la prise en considération d’un paysage d’abord patrimonial, puis « ordinaire » (Convention européenne du paysage, 2000, entrée en vigueur en France en 2006), et enfin « bien commun » (Sgard, 2010) avec l’émergence de la notion de développement durable.

  • La participation citoyenne aux politiques paysagères

Le concours photographique Mon paysage au quotidien : La France vue par ses habitants entre dans la lignée, aujourd’hui répandue à tous les échelons institutionnels, des dispositifs participatifs accompagnant les politiques publiques (Blondiaux et Cardon, 2006). L’expression « vue par ses habitants », si elle s’inspire directement de la Convention européenne du paysage (2000), n’est pas uniquement connotée par celle-ci. Le questionnement sur la collecte des représentations habitantes du territoire traverse l’action territoriale depuis une trentaine d’années, durant lesquelles ont été énoncés et construits les principes de la participation citoyenne aux politiques nationales et locales (de la loi Bouchardeau en 1976, aux lois ATR, Chevènement et Voynet dans les années 1990, à Loi sur la Démocratie de Proximité de 2002, renforcée par la loi Grenelle 2 en 2010). Cette construction législative progressive a renforcé au fur et à mesure, d’une part, la diversité des dispositifs participatifs (avec notamment un soutien à l’expérimentation par les collectivités locales) et d’autre part une ambition croissante en matière de finalité des dispositifs : de la récolte des réactions et points de vue (dans la veine de l’enquête publique) au co-design des politiques territoriales (dans la veine des diagnostics partagés, ou de l’urbanisme participatif). Ainsi le concours photographique s’insère-t-il dans ce panorama de dispositifs participatifs à la croisée de la récolte d’informations et de la sensibilisation aux thématiques du paysage.

En tant que dispositif ouvert et gratuit, le concours se présente comme une modalité d’implication largement accessible à tous un chacun. Cette ouverture à un large public, au moins au niveau de la procédure, se couple à une forme de « démocratisation » de la thématique paysagère à vocation incitative pour les habitants photographes. Outre le sous-intitulé du concours La France vue par ses habitants, c’est le concept de paysage qui se banalise et glisse définitivement de l’ « extraordinaire » ou du « pittoresque » vers le « tout paysage » (Berlan-Darqué et Kalaora, 1991) ; chaque usager étant incidemment promu en observateur légitime de son environnement de proximité, le paysage devient « l’affaire de tous » (Dérioz, Bérhinguier et Laques, 2010). A ce titre, et parce que le paysage est bien le résultat de la rencontre entre un regard et un espace, la contribution symbolique du concours est indéniable. Elle vaut prise en compte, même partielle, du regard des individus et de la diversité des « points de vue » illustrés par les photos, comme de la valeur sensorielle personnelle et parfois intime accordée au territoire. La photographie donne ainsi corps à la perception des habitants et à la dimension vécue des paysages en question, à une forme de relation « trajective » (Berque 2000) et de « reconnaissance paysagère » sensible qui mêle esthétique, affectif, émotionnel, identité, etc. (Benages-Albert et Bonin ; Lelli et Paradis, 2013).

Le concours photographique comme dispositif participatif renvoie également à un constat établi d’inflation de la médiation visuelle dans les formes participatives (Bailleul, 2008 ; Cuny et Nez, 2013). L’usage des images dans la collecte des représentations territoriales et dans la conception des espaces (pratiques architecturales et urbanistiques) constitue une nouvelle forme de discours entre injonction et sensibilisation (Gagnebien et Bailleul, 2011 ; Khedidja, 2013). Dès lors la médiation visuelle proposée par le concours doit être prise au sérieux en tentant de le mettre en rapport avec d’autres formes participatives qui elles aussi s’emparent du visuel (Maresca et Meyer, 2013 ). Ainsi la forme du concours photographique est analysée ici dans le cadre des politiques territoriales de communication (entendues comme marketing urbain, mais aussi dialogue citoyen) qui sont censées activer la relation entre citoyens et gouvernement et finalement faire vivre la démocratie.

  • Une double injonction paradoxale

L’énoncé du concours, en interrogeant spécifiquement la dimension quotidienne du paysage, se heurte à son caractère insaisissable. La formulation reprend ici une préoccupation de la puissance publique pour les paysages « de tous les jours », paysages vécus par les habitants qui ne relèvent pas d’une distinction particulière du fait de leur caractère patrimonial ou remarquable. Or, ce faisant, elle énonce une double injonction qui peut apparaître comme paradoxale.

En premier lieu, comment distinguer le quotidien, par nature informe, insignifiant, inaperçu, dans un dispositif concurrentiel ? Comment dire le rien, comment distinguer cette « toile de fond de notre vie », pour reprendre ici les mots de Roland Barthes, sans la transformer tout à la fois. Il s’agit là d’une contradiction à laquelle se sont confrontés tous ceux qui, artistes ou chercheurs, ont tenté d’interroger le quotidien : le fait même de lui prêter attention le fait sortir de sa banalité, de sa familiarité, de l’évidence qui fait son essence (Sheringham, 2006).

Une dimension qui se trouve accentuée par l’usage du médium photographique. En effet, la pratique photographique ordinaire est largement organisée autour de l’« extra-ordinaire » : on ne s’empare de son appareil que lorsque l’évènement survient, qu’il soit personnel ou climatique. On ne prête attention au quotidien que lorsque ce dernier cesse de l’être pour devenir exceptionnel, merveilleux, lorsqu’il se colore d’insolite ou de pittoresque.

  • Une France idéalisée

Cette double injonction, photographique et paysagère, bénéficie à la mise en valeur dans le cadre du concours de l’image d’une France bénéficiant des largesses climatiques, d’un ciel aussi bleu que généreux en arcs-en-ciel le jour, et régulièrement baignée d’une lumière rougeoyante en fin de journée. On peut noter par ailleurs une reprise dominante de modèles paysagers ancrés dans notre culture visuelle de plus d’un siècle de fait de leur reprise par l’imagerie touristique (Luginbhül et Cadiou, 1995 ; Boyer, 2000 ; Bouillon, 2012 et 2014). Les clichés sont en effet empreints de pittoresque pour les territoires ruraux, de sublime pour les littoraux ou la montagne. Des archétypes visuels qui s’accompagnent de la valorisation d’une posture romantique : le paysage fait l’objet d’une contemplation solitaire. On remarque ainsi la persistance de représentations paysagères héritées du XIXe siècle. Un constat déjà partagé par Françoise Dubost à l’issu de son analyse du concours de 1992, et repris par Pierre Donadieu (2002) : « [La société paysagiste] aime les clichés pour croire au réel. ». Et ce malgré la politique menée par les institutions françaises depuis trente ans en association avec les photographes auteurs. La mise en avant d’une photographie du territoire français qui cherche à porter un regard renouvelé sur ces espaces, à travers les missions photographiques (Bertho, 2013, Ballesta et al 2014) ou le développement des observatoires photographiques du paysage, ne semble pas avoir influencé outre mesure le regard des habitants (Bertho, 2008 et 2011, Guittet 2015).

  • Le rôle social du paysage

L’objet de cette étude est moins ici le paysage en lui-même ou sa représentation photographique mais plus largement la relation établit entre les participants au concours avec le paysage représenté photographiquement. Cette approche est ici ancrée dans la définition du paysage proposée dans l’article 1 de la Convention européenne du paysage : « « Paysage » désigne une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations. ». Néanmoins cette catégorie de la perception a été étendue à la dimension sociale du paysage, en prenant ainsi en compte le fait que « (…) les individus se représentent le paysage non seulement par rapport à leur propre place dans la société et leur propre expérience de confrontation avec la matérialité des territoires parcourus ou vécus, mais également par rapport aux personnes qu’ils fréquentent dans leurs activités quotidiennes » (Luginbhül 2008). Ce parti-pris épistémologique implique la mise en place d’une équipe de recherche pluridisciplinaire afin de tenter de saisir les implications géographiques, sociales comme symboliques des contributions soumises à l’analyse.

Résumé du rapport

En premier lieu une étude de la participation au concours permet de considérer que ce dernier constitue un reflet de la France, du fait des ressemblances certaines des profils socio-démographiques ou de la répartition géographique des participants avec ceux de la population nationale. Cependant, comme tout reflet, ce dernier est quelque peu déformé, parfois infidèle.

On remarque en effet la prédominance de la représentation d’une France pittoresque, de « carte postale », privilégiant des vues valorisantes de sites reconnus comme remarquables ou distingués pour leurs qualités paysagères. Cette tendance apparaît comme le résultat de plusieurs éléments concordants : la prégnance de l’héritage de l’imagerie touristique dans la perception du territoire d’une part, la reprise des canons de la représentation photographique du paysage (coucher de soleil, arc en ciel) d’autre part et enfin la volonté de se démarquer dans le cadre du concours.

On ne peut cependant réduire le corpus à cet unique constat. Le travail de recherche a permis de développer des approches thématiques dont les résultats permettent d’affiner et de moduler ces premières constatations en fonction des territoires et des populations.

  • Sur la quotidienneté du paysage

Considérant sans a priori que l’ensemble des contributions illustraient le quotidien, nous avons tenté de dessiner les contours de la compréhension extensive qui en a été faite par les participants particuliers. Le paysage quotidien s’installe ainsi dans différents rapports d’intimité, traduits par une graduation de la proximité temporelle, spatiale ou symbolique. «Mon paysage quotidien» est finalement d’abord familier avant d’être mitoyen. C’est un paysage en mouvement, changeant, c’est un paysage du présent comme du passé, mais c’est avant tout un paysage personnel, avec lequel s’établit une relation le plus souvent individuelle.

  • La perception des politiques publiques

Nous avons interrogé le corpus afin de tenter de saisir de quelle manière les politiques publiques du paysage, ou de l’aménagement du territoire, ont pu influer sur la perception des habitants. Il semble que les actions en faveur de la valorisation d’un paysage ordinaire restent relativement invisibles aux yeux des habitants. A contrario les opérations de patrimonialisation et de mise en tourisme sont, elles, largement relayées dans les clichés. Enfin le service écologique d’un paysage considéré comme bien commun est peu traduit dans les contributions au profit de la vision romantique d’une contemplation solitaire d’un paysage relégué alors au rang de décor.

  • L’expression des imaginaires des territoires

Il s’agit ici de comprendre les représentations visuelles et textuelles soumises au concours comme l’expression, non pas tant d’une expérience du territoire que de sa perception parfois fantasmée. C’est ainsi que le pavillon et la route restent totalement hors-champ dans les espaces périurbains, au profit de la célébration d’une France rurale et traditionnelle. En contrepoint la banlieue s’identifie à son mode de vie, au rythme des trajets et des transports en commun, valorisant une véritable « sociabilité du paysage ». Enfin l’eau est un élément commun de l’imaginaire des territoires tant littoraux qu’urbains, perception accentuée sans aucun doute par les opérations de reconquête des berges, des fleuves et canaux.

  • Le paysage des scolaires

La prise en considération de la spécificité de la participation des scolaires nous a amené dans la plupart des cas à isoler ce corpus afin d’adapter nos approches. Le paysage qui se dessine ici est fortement marqué par les contraintes organisationnelles du temps scolaire (paysage du lieu d’étude ou à proximité, dans le temps de la classe) d’une part, et des programmes d’autre part (notion de développement durable).

Pour lire l’intégralité du rapport voir ici.

Equipe de recherche

Responsable du projet : Raphaële Bertho – MCF Histoire de l’art, Université Bordeaux Montaigne (MICA)
Nicolas d’Andréa – MCF Aménagement et Urbanisme, Université Bordeaux Montaigne (ADES)
Hélène Bailleul – MCF Géographie et Aménagement, Université Rennes 2 (ESO)
Caroline Guittet – Doctorante en Géographie sociale,
Université Rennes 2 (ESO)
Guillaume Chauvet – Masterant SIGAT, stagiaire, Université Rennes 2 (ESO)
Luc Greffier – MCF Aménagement et Urbanisme,
Université Bordeaux Montaigne (ADES)
Pascal Tozzi – MCF HDR Sciences politique, Université Bordeaux Montaigne (ADES)
Hélène Bectarte – Docteur et enseignante certifiée en Histoire Géographie
Anne Gagnebien – Docteur en Sciences de l’information et de la communication, Ingénieure de recherche (MICA)

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Cette entrée a été publiée le 12 juillet 2015 par dans Contributions, Publications, Signalements, et est taguée , , , , .

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