Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Archives 01&02. Les ruines de la rénovation

10756434_1499276590350253_111083967_oArrivé il y a quelques jours par la poste, le petit volume d’Archives 02 vient clore un projet lancé il y a 4 ans, une « folie » : celle de faire l’inventaire photographique et systématique de tous les chantiers ANRU d’Ile-de-France. A travers cette démarche l’auteur élabore un parcours historique, politique et engagé mais aussi intime d’Aude devenue Adel. Entre 2010 et 2014 elle va accomplir un travail titanesque, les 4000 images sont diffusées au fil des jours sur son site Habité(e)(s).fr, permettant de suivre l’élaboration progressive de l’archive. La finalisation prend la forme très humble de deux petits ouvrages :  Archives 01 (2010-2012) sur Paris et la Seine-Saint-Denis[1] et Archives 02 (2010-2014) sur le reste du territoire francilien[2]. Bien que le projet s’affirme comme un projet d’auteur, le statut d’œuvre ne nécessite pas pour autant de donner dans le précieux ou le grand format. L’adoption du format de la carte postale apparaît comme une forme d’ironie, clin d’œil graphique à l’invisibilité dans laquelle sont plongés ces pans de tissu urbain.

Illustration du Parisien par des vues Google Earth

Illustration du Parisien par des vues Google Earth.

La dimension de l’archive, son systématisme, son obsession d’un seul et même territoire en mutation rappelle évidemment ici les travaux d’Atget lors de la transformation haussmannienne de Paris. Tout comme les chantiers du XIXe  ou ceux de la Reconstruction après-guerre, les grands travaux de l’ANRU vont être accompagnée d’une politique visuelle de valorisation des travaux. Ainsi le site internet rassemble dans sa photothèque les images de synthèses des futures transformations et des clichés vues du sol et vue d’avion des sites en voie d’aménagement réalisés par les communes concernées. Un ensemble imposant (7493 clichés) issu d’une collecte, qui autorise l’illustration ponctuelle mais pas de véritable suivi méthodique des évolutions en cours. On peut d’ailleurs noter qu’à l’heure du bilan des dix ans de l’ANRU, le Parisien décide d’utiliser des vues Google Earth à des fins d’illustration de l’article, lesquelles permettent d’articuler de façon efficace la lecture des changements par la comparaison de deux états du territoire[3].

Les photographies d’Adel Tincelin n’ont pas pour objet ici de pallier à cet écueil. Il ne s’agit pas non plus d’une volonté d’ « humaniser » ce changement urbain ou même de « sensibiliser » à ses impacts dans la vie des gens. Le travail assume son caractère non participatif, allant à l’encontre de tout effet de mode contemporain, et seules quelques silhouettes viennent peupler çà et là les lieux. La photographe a même des mots durs pour ces projets d’animation, au sens le plus creux du terme, des plans de relogements par « la location d’artistes photographes pour travail social pendant le relogement, participation souhaitée des habitants. Très humain. »[4].

Ses images poursuivent manifestement un autre but encore : celui de montrer l’envers du décor de la patrimonialisation, de cette esthétisation de l’urbain présenté comme un spectacle dont on nous dévoile les coulisses.

Adel Tincelin, La Croix Blanche, Vigneux-sur-Seine, 91, 29 mai 2013.

Adel Tincelin, La Croix Blanche, Vigneux-sur-Seine, 91, 29 mai 2013.

Pas de lyrisme de la ruine ni  d’anecdote ici. Il s’agit au contraire de faire rentrer ces lieux dans le « droit commun » de la représentation de la ville, sans fioritures ou traitement spécifique. Loin de toute dramatisation, ces images à la lumière uniforme fixe obstinément un ordinaire trivial. Prenant le contre pied des clichés des grands ensembles[5], l’auteur se détourne des vues dégagées des espaces verts et aires de jeux  comme de la vision surplombante du haut des tours. On reste plaqué au sol par les immeubles, faisant l’expérience de l’espace public dans son usage habituel. A contrario des vues frontales de l’Inventaire général du patrimoine qui répertorie les architecture, le sujet est bien là le lieu de vie, de passage. Légèrement décalées, les vues sont celle du marcheur, qui longe les voies de circulation, flâne dans la continuité sans fin des journées identiques.

Asseline Stéphane, Cité 212, Le Blanc-Mesnil (93) © Inventaire général, Département de la Seine-Saint-Denis, ADAGP


Stéphane Asseline, Cité 212, Le Blanc-Mesnil (93) © Inventaire général, Département de la Seine-Saint-Denis, ADAGP

Aude Tincelin, 212, Le Blanc-Mesnil, 16 mai 2011 (Archives 01).

Aude Tincelin, 212, Le Blanc-Mesnil, 16 mai 2011.

A travers ce millier de photographies, l’auteur nous invite dans une balade dans la banlieue générique. Les images sont organisées selon un principe chronologique sur le site, suivant la topographie administrative dans les ouvrages (département, commune). Pas de carte, de géolocalisation des sites, de figuration de leur place au sein d’un territoire plus vaste. En suivant les images, on passe de places en places, sans transition, dans une fluidité qui ferait presque oublier la singularité des lieux. Et au fil des images, le long de cette flânerie ultra-contemporaine, on reste frappé par l’état de l’espace public, peuplé de voiture, semés d’embuches. Les chantiers en cours le fait ressembler à un paysage de guerre avec ses tranchée profondes, les chaussées défoncées, les immeubles à moitié détruits, les fenêtres murées. Quelques silhouettes au détour d’une image. Les présences sont furtives, les déplacements pressés.

Adel Tincelin, Fosses, Centre Ville, 95, 11 mars 2014.

Adel Tincelin, Fosses, Centre Ville, 95, 11 mars 2014.

Avec cette œuvre engagée,  Adel Tincelin poursuit un but clairement politique. « Relier les lieux et les parcourir à pied, c’est redire qu’il n’y a pas d’outre-ville »[6]. La photographe sort de la dialectique centre-périphérie pour nous proposer un parcours reliant les grands ensembles, créant finalement un territoire unifié dans une cartographie visuelle de ce monde de logement monofonctionnel. Et souligne dans ces images en apparence tranquilles la violence faite à la ville, à cette ville, à travers la « rénovation urbaine ».

[1] Aude Tincelin, Archives 01 – La rénovation urbaine en Ile-de-France, Seine-Saint-Denis / Paris 2010-2012, Paris, Editions illimitées, 2012, 400 p.

[2] Adel Tincelin, Archives 02 – La rénovation urbaine en Ile-de-France, 91, 92, 94, 95, 77, 78, 2010-2014, Paris, Editions illimitées, 2014, 400 p.

[3] Louis Moulin, « Avant/après. Rénovation urbaine : les quartiers vus du ciel », Le Parisien Ile-De-France Oise, 13 novembre 2014. URL : http://www.leparisien.fr/info-paris-ile-de-france-oise/avant-apres-renovation-urbaine-les-quartiers-vus-du-ciel-13-11-2014-4265319.php#xtref=https%3A%2F%2Fwww.google.fr%2F

[4] Aude Tincelin, Archives 01 – La rénovation urbaine en Ile-de-France, Seine-Saint-Denis / Paris 2010-2012, PAris, Editions illimitées, 2012, p. 210.

[5]  Voir Raphaële Bertho, « Les grands ensembles », Études photographiques, 31 | Printemps 2014, [En ligne], mis en ligne le 11 mars 2014. URL : http://etudesphotographiques.revues.org/3383.

[6] Aude Tincelin, Archives 01, op. cit. p. 205.

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Cette entrée a été publiée le 17 novembre 2014 par dans En images, Non classé, Notes, Signalements, et est taguée , , , , .

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