Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Petite histoire d’un lapsus iconographique

Synopsis réalisé avec l’aimable participation d’Alban Lécuyer

Les personnages.

L’architecte, le photographe, le bailleur social, le promoteur, les habitants.

Etat initial.

Fin 2011, le bailleur social Nantes Habitat engage la requalification de l’immeuble Watteau, une barre HLM de 14 étages construite dans les années 50. L’ambition est d’agrandir les logements pour favoriser la mixité sociale, d’améliorer la fonctionnalité du bâtiment, et de redorer l’image d’un quartier périphérique dont cet immeuble – par ses dimensions hors-normes – est devenu un emblème et un point de repère géographique.
Le cabinet d’architecte Altman-Beauchêne retenu pour le projet intègre à sa proposition un volet artistique, incluant l’intervention d’une metteur en scène et réalisatrice, Florence Perre, d’un documentariste, Udi Kivity et d’un photographe, Alban Lécuyer. Il s’agit, à travers différents ateliers, de mettre en place une démarche participative dans laquelle les occupants de l’immeuble acquièrent le statut de maîtres d’usage : leur expérience servira de base à l’élaboration du projet de réhabilitation. Les réalisations artistiques (documentaire, photographies) ont pour objet de rendre compte de leurs attentes et de leurs préoccupations. Elles doivent permettre l’engagement d’un dialogue entre les différents acteurs, et servir de socle à une meilleure compréhension mutuelle.

Péripéties.

Nous suivrons ici plus particulièrement l’histoire du photographe, et de ses photographies

Acte 1 2012. Où nous évoquerons les conditions d’élaboration des images projectives.

Dans le cadre de l’accompagnement des locataires en amont de la requalification, le photographe s’attache à extrapoler visuellement les représentations architecturales produites par les acteurs institutionnels afin d’interroger la place des habitants dans le processus de réhabilitation.

Alban Lécuyer, Rue Antoine-Watteau #1, Nantes, France, 2012 : une des images réalisées en février 2012 dans le cadre de l’accompagnement des locataires en amont de la requalification du building Watteau à Nantes. L’objectif était de rendre lisibles le discours et l’iconographie des architectes et du maître d’ouvrage en les transposant dans les problématiques du quartier.

En lieu et place des silhouettes anonymes et stéréotypées, on trouve cette fois les habitants qui s’approprient l’espace de la vue projective. Un investissement symbolique qui se veut la traduction d’un engagement véritable dans le processus de concertation autour du projet urbain.

Avant de réaliser les vues projectives du projet, l’architecte veut une planche de personnages détourés. Il s’agit d’habitants de l’immeuble, du quartier, et d’employés de l’agence du bailleur dédiée à cet immeuble.

Acte 2.   2012-2014  Où nous parlerons des usages des images projectives

L’architecte s’approprie une de ces images pour réaliser les études de façades. Le projet artistique circule : initialement opérateur de sensibilisation, il passe vers un usage plus fonctionnel, pour revenir ensuite vers les espaces de communication institutionnelle.

En septembre 2012, l’architecte insère ses études de façades dans l’environnement de cette image.

Puis les images s’exposent. D’abord in situ, où elles s’offrent aux passants le long des palissades et dialoguent avec le chantier, avec la transformation en cours. Puis dans l’espace artistique, à travers la diffusion des créations du photographe et de sa série Ici prochainement.

Juillet 2014. Photo de la palissade

Acte 3. Septembre 2014 Où nous faisons état d’une disparition

Par la suite, l’architecte et le photographe émettent l’idée d’incorporer ces personnages « vivants », ces habitants en chair et en os, dans les vues projectives qui assureront la présentation et la promotion du projet de réhabilitation. Peu d’entre eux apparaissent finalement sur les images.

Vue du perron réalisée pour présenter le projet de réhabilitation.

Les travaux débutent à l’été 2014 et le constructeur Quille, filiale régionale de Bouygues, choisit d’afficher sur le chantier une version tronquée de la vue du perron. Le recadrage a précisément fait disparaître le seul personnage réel de l’image. Les habitants s’effacent et les silhouettes reprennent leur place.

Etat final.

Après deux ans marquées par l’engagement de l’architecte, les travaux des artistes et la volonté du bailleur social de faire une place aux habitants dans le processus du projet urbain, l’ensemble est balayé d’un coup de cadre par le promoteur.  Cet attentat visuel, ce lapsus iconographique traduit très clairement le positionnement antagoniste des acteurs : si la participation a droit de cité dans le temps de l’élaboration, les habitants disparaissent lors du dernier acte. Ils doivent sortir du cadre, laisser la place. Ce fait divers, récit anecdotique de la faillite d’un projet de mise en visibilité des habitants, n’est pas isolé. Il semble au contraire symptomatique d’une conception « utopique » du projet urbain: a-historique, a-temporel, il se conçoit en autarcie de son contexte, et même de ses usagers. L’avènement du renouveau se fait sur une tabula rasa, le projet urbain devient le « domaine des dieux »[1], où les hommes ne sont pas les bienvenus. Pas ceux d’ici en tous cas.

[1] Je reprends ici le titre de l’album de Gosciny et Urderzo qui parodient avec justesse la conception d’un projet urbain

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4 commentaires sur “Petite histoire d’un lapsus iconographique

  1. Dominique Gauthey
    3 octobre 2014

    Bonjour Raphaële,

    On peut bien sûr dézinguer Bouygues, qui semble encore être ici le très vilain et bien gros béta qui ne comprend rien aux affaires de l’art comme de l’empowerment… Mais on peut se demander aussi comment ces visuels lui ont été proposés, et à quel stade de l’avancement du projet, pour qu’ils soient (puisse être) pleinement intégrés à la promotion, à la publicité du chantier [au sens de rendre une question publique et d’en débattre].

    Bien plus encore, on peut surtout questionner la capacité de ces images à résister justement à l’appropriation négative qu’en a fait Bouygues… alors que les personnes photographiées n’y sont jamais utilisées et disposées que comme des figures, anonymes, dans un espace, un décorum, qu’elles traversent plutôt qu’elles ne l’habitent. Bref, « y-a-il une (vraie) vie dans la cité » semble bien être la seule question qui soulève ce travail.

    Car enfin, que donne à voir cet énième détournement des codes de l’architecture et de l’urbanisme de la « pratique ordinaire de la ville » dans cette cité.. ? Quelle expérience véritable traduit-il des scènes de la vie quotidienne et de leurs personnages tout autant que de ses acteurs ? Où sont les vendeurs de merguez les soirs du Ramadan, où sont les marchés hebdomadaires bondés ; quelle occupation-appropriation de l’espace suggèrent ces visuels qui ne montrent que du passage, de la circulation, et surtout pas de visages, pas de regard, pas d’interaction, aucune densité… ! Bref, rien d’autre (et la liste n’est pas complète, loin de là…) que les figures imposées et répétées-reproduites d’une iconographie hors-sol, irréelle – bien que réactivée avec le concours actif des habitants (passifs ? naïfs ?).

    Autant qu’à positiver un minimum, l’intérêt de ces images semble bien plutôt montrer la limite de ces faux détournement-retournements artistiques qui, enveloppés dans un discours de circonstances propre à flatter les décideurs des GPU plutôt qu’à œuvrer réellement avec les habitants, trouvent très bien leur place dans des processus de concertation eux-mêmes le plus souvent parfaitement fictifs …

    Si le promoteur a pu si facilement recadrer ces images, n’est-ce pas justement parce qu’elle avaient jusqu’alors parfaitement rempli leur rôle d’être un accompagnement social plutôt que des œuvres .. devant lesquelles, au minimum, le regard s’arrête et qui ébranlent un tant soit peu les représentations toutes faites plutôt que de les conforter ?

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  2. Alban Lécuyer
    3 octobre 2014

    En tant que photographe à l’origine des images évoquées dans le billet, je me permets d’apporter quelques réponses aux questions de Dominique Gauthey. D’abord, il ne s’agit pas ici d’enfoncer la porte ouverte des récriminations à l’encontre des constructeurs. Le terme « lapsus » employé dans le titre traduit bien l’évocation d’un geste – le recadrage d’une vue projective – qui peut autant relever d’une démarche consciente que d’un acte involontaire et néanmoins révélateur. Ensuite, ces images – les miennes, puis les vues projectives de l’architecte – ont été produites avant même que le constructeur ne remporte l’appel d’offre, donc difficile de s’abriter derrière une quelconque contrainte temporelle.

    « Y a-t-il une (vraie) vie dans la cité » ? Je dirais que la plupart des espaces résidentiels, périphériques ou non, donnent à voir les mêmes phénomènes de passages, simples échantillons de trajet entre le domicile et un ailleurs. De fait, dans ce quartier que je connais bien il n’y a jamais eu d’autre vendeur de merguez que le boucher du coin – comme partout donc – (je m’interroge ici sur le lien cité/ramadan, je me contenterai d’y voir un autre lapsus) et le marché (pas plus bondé qu’un autre) ne se tient pas sur le site photographié. Puisque sont évoquées les « figures imposées », ne j’ai pas non plus intégré à l’image de dealer de shit (ils opèrent un peu plus loin, hors-champ) ni de combats de pitbull (la plupart des habitants de l’immeuble sont des personnes âgées vivant seules avec un ou plusieurs chats).

    S’agissant du concours des habitants, il comporte beaucoup des vertus et des insuffisances de tout processus de concertation. S’ils ont été partie prenante – et active – du projet de requalification dans toutes ses composantes, technique et artistique, ils ont aussi peu à peu disparu du processus de décision et, symptomatiquement, des représentations du projet – c’est l’objet de ce billet.

    Enfin, si le promoteur a pu facilement recadrer la vue projective dont il est question, c’est effectivement parce que cette image n’est pas assez remplie de leur présence, qu’il s’opérait peut-être également un hiatus entre leur incursion dans le champ et le projet architectural (hiatus que l’on constatera, ou non, au moment de l’appropriation du bâtiment réhabilité), et que la seule présence d’une silhouette en bordure de cadre ne suffit évidemment pas à habiter un espace. Avec l’architecte nous y avons vu une proposition, un début de remise en question in situ des stéréotypes du marketing architectural, et non un aboutissement. On peut également, j’en conviens, y voir un inachèvement.

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  3. Unternehr Dominique
    3 octobre 2014

    Là où, souvent, les affiches qui entourent les chantiers offrent des silhouettes légères et enjouées, s’égayant dans la translucidité d’un éternel printemps, cette image-ci (celle de 2012) offre à voir un drame d’aujourd’hui, fait de pesanteur et de solitude erratique. Les êtres y sont seuls, rien ne semble les relier hors le totem que forme l’imposante barre d’immeuble. Ils ont froid, c’est un matin de février, un lendemain qui ne chante pas. Les personnages vont et viennent. Ou plutôt ils vont. Ils s’en vont, ils s’évitent, beaucoup baissent les yeux.
    L’homme au premier plan à gauche a son sosie près de la porte d’entrée. Un gars de son clan. Celui de droite a aussi un gars de son clan tout à gauche de l’image. Les deux hommes se jettent un regard de défi, lèvres serrées. Presque tous les autres personnages semblent s’éloigner, se disperser comme après un bref attroupement. Il est vrai qu’un panneau indique une interdiction de stationner et de s’arrêter (B6d). Tant pis pour les deux voitures mal garées en bas de l’immeuble.
    Au loin, il n’y a personne. Il n’y a personne non plus aux fenêtres, toutes fermées malgré le beau temps.
    Un autre panneau prévient que l’on se trouve dans l’impasse.
    Vue du perron, quelques temps après : On reconnaît l’homme noir tout à droite de l’image, mais lui paraît ne plus reconnaître personne. Il n’y a pas que la barre d’immeuble qui ait été réhabilitée ; les habitants aussi. Ils vont et ils viennent, ils communiquent : la femme au téléphone, le jeune papa et son fils à qui il apprend à traverser sur le passage zébré, les trois adolescents, le jeune couple d’étudiants, l’autre jeune couple au loin, les deux retraités dynamiques. Les panneaux ont disparu. Du coup, l’homme flou a tout le temps de se diriger vers sa voiture floue. Il ne risque pas d’ennui avec la police.
    C’est un jour de printemps, les arbres sont en fleurs, mais le ciel est menaçant. On a allumé les lumières de la crèche au rez-de-chaussée.
    L’homme noir revient sur les lieux. Quelle y sera sa place ?
    Que s’est-il passé ?

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  4. Raphaele Bertho
    4 octobre 2014

    @Dominique Gauthey: Il ne s’agit pas ici de « dézinguer » qui que ce soit, mais plutôt de faire état d’un symptôme contemporain, d’un hiatus entre la « bonne volonté » des acteurs et le résultat final. (Bouygues ou autre peu importe, l’idée était ici d’identifier au plus juste le rôle de chacun.)
    S’agissant de tes questions sur le déroulé exact des événements, je laisse la parole à Alban Lécuyer.
    Sur la pertinence de telles propositions visuelles, il me semble que là nous sommes sur un désaccord qui tient au point de vue. J’ai pour ma part découvert ces travaux hors de ce contexte social, et c’est la démarche en elle-même qui m’a interpellée. Mon regard s’est « arrêté », ce travail venant bousculer en leur sein-même ces représentations. Une incursion que je trouve intéressante, et qui dérange manifestement, j’en veux pour preuve ce recadrage intempestif 🙂

    @Dominique Unternehr: Merci pour ton regard et cette lecture « vivante », passionnante. Tu soulève avec justesse l’ambiguïté de ces images qui, si elles veulent « animer » les vues projectives, tentent en même temps de se détacher de l’ambiance trop lisse de ces après-midi de printemps radieux. Pour laisser la place au drame parfois…

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Cette entrée a été publiée le 3 octobre 2014 par dans En images, Notes, Rubriques, et est taguée , .

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