Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Expériences photographiques – Au fil des jours

Après ces quelques séances d’écritures collectives, précipités d’expériences diverses et communes, je reprends ici la parole pour proposer un point de vue plus réflexif sur les travaux de l’atelier iconographie de l’école thématique Mob’Huma’Nip de la semaine dernière. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de « faire le point » mais bien de mettre « en suspension » les échanges qui se sont amorcés pour mieux les reprendre à l’occasion. Plus qu’un bilan je voudrais simplement tenter une première synthèse, esquisse des impressions diverses, réflexions éparses sur le contexte de recherche qui a été le nôtre durant quelques jours.

L’école thématique. De par son format, ses participants et ses attendus elle sort des cadres que j’avais expérimenté jusque-là. Doctorant, maître de conférences, directeur de laboratoire ; historien, urbaniste, sociologue ou géographe, peu importe. Quand dans un colloque ou une journée d’étude les participants présentent des travaux plus ou moins aboutis, l’école offre l’occasion de mettre sur l’établi des recherches encore embryonnaires, de travailler non seulement les savoir mais aussi les savoirs faires, les approches du terrain, l’exploitation des données. En profitant de l’abolition temporaire des barrières disciplinaires ou de statuts entre les chercheurs, les échanges peuvent avoir une influence non pas simplement à la marge (ajout de référence, renforcement d’un axe) mais véritablement au cœur du travail. Cette mise en commun est autorisée par le format de cette rencontre: sur plusieurs jours certes, mais aussi dans le cadre d’atelier. Un espace de pensée et travail auquel je suis attachée depuis longtemps, et dont la réussite ici ne fait que confirmer mes convictions sur sa pertinence méthodologique.

L’atelier « Icono-Photo ». Nous avons opéré dans un premier temps par un système de déconstruction quasi systématique des approches conventionnelles du médium. Nous avons contraint le corps du photographe puis la prise de vue elle-même dans l’idée de faire ressortir d’autres épaisseurs dans ce fragment de visible. Et non sans quelques réussites ! En effet j’avoue qu’il est toujours intéressant de voir les plus fidèles tenants de l’« anti-retouche » proposer des projets nécessitant montage et recadrage. Il me semble que le point commun de l’ensemble de travaux réalisés par les participants le dernier jour a été d’user de l’image photographique dans tout son potentiel. Souvent cantonnée par les sciences sociales à un usage documentaire ou illustratif, elle s’est faite synthèse, élément de la démonstration, voir même lieu de la déconstruction des hypothèses de départ.

Art&Recherche. L’un des enjeux de cette école thématique était de questionner les rapports et les apports réciproques entre la posture de l’artiste et celle du chercheur (les deux pouvant être adoptées éventuellement par une même personne). La question est vaste, et quand bien même on la restreindrait aux thématiques abordées pendant la semaine (urbain, mobilité, social), les références continuent d’être trop nombreuses pour être évoquées de manière exhaustive. Je retiendrai simplement que lors de nos échanges et dans le cadre des réalisations, nous avons convoqués les travaux artistes selon des modalités différentes.

En effet parfois le travail de l’artiste nous a interpellé du fait de sa démarche, sans qu’il n’y ai particulièrement de rapport du point de vue des sujets abordés. On peut mentionner ici notamment Alfredo Jaar et son geste radical de mise au tombeau de ses images dans Real Picture (1995). Loin de l’intensité et des enjeux portés par cette oeuvre, c’est néanmoins sa remise en cause de la nécessité de montrer au profit de l’expérience qui nous a fait réfléchir sur la pertinence d’une monstration systématique des clichés issus de notre exploration du terrain. Dans d’autre cas le c’est moins le propos ou le protocole que le résultat plastique qui a servi de point de contact avec le questionnement des chercheurs.  On pense ici par exemple à l’approche intimiste proposée par les clichés de Beat Streuli ou la saturation visuelle par accumulation sensible dans les travaux de Corinne Vionnet. Parfois les liens sont plus serrés, comme avec les travaux d’Alban Lécuyer, de Vincent Debanne ou Randa Mirza, dont les travaux se présentent déjà une mise en visibilité des dynamiques sociales et urbaines à l’oeuvre. Enfin, comment ne pas citer ici les Paysages usagés de Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth, qui inverse d’une certaine manière les modalités de l’échange en s’appropriant  un protocole initialement pensé comme un outil de mesure ou d’évaluation [1]. Les relations art & recherche répondent moins, on le constate, à une typologie stricte qu’à une graduation dans le degré d’interpénétration des approches et des réflexions, dans un mouvement d’aller-retour permanent [2].

De manière générale c’est une réflexion transversale et interdisciplinaire sur le statut et l’usage des images photographiques en sciences sociales que nous avons amorcés là, avec pour originalité d’associer étroitement discours et pratique autour d’un terrain commun. Et surtout la conviction qu’il est temps de sortir d’une sanctuarisation de la prise de vue de terrain pour aller vers des propositions visuelles « augmentées », montées, retouchées, mises en scène : des synthèses visuelles présentées comme telles, à l’égale des synthèses textuelles qui les accompagnent (article, mémoire, etc.).

Je tiens à remercier ici chaleureusement mes compagnons de Rezé

[1] voir sur ce point la présentation de l’Observatoire nationale du paysage dans Injonction paysagère
[2] Je dois encore présenter mes excuses pour tous les travaux que je ne mentionne pas ici malgré leur pertinence indéniable

Voir

Expériences photographiques – Jour 1

Expériences photographiques – Jour 2

Expériences photographiques – Jour 3

Expériences photographiques – Jour 4

Publicités

2 commentaires sur “Expériences photographiques – Au fil des jours

  1. Hélène Bailleul
    15 septembre 2014

    En complément de la conclusion de Raphaële Bertho, je souhaitais ajouter quelques remarques sur les « apprentissages » et questionnements qui font suite à cette école thématique.
    La journée de restitution commune aux trois ateliers (narration, parcours/cartographie et photographie)a montré que le travail photographique, et notamment l’étape du montage photo n’est pas seulement un travail de « mise en scène » des données de terrain, mais bien déjà une démarche de projection de significations, de traduction de la pensée du chercheur. Qu’il s’agisse de sélectionner des photographies pour établir une série, de monter des images entre elles, ou encore de « mettre des images en boîte », l’abstraction du chercheur opère. Dans le champ de la géographie et de l’urbanisme, cela renvoie à la notion de représentation spatiale (Debarbieux, Di Méo, Lardon) qui fait intervenir l’intentionnalité de la conscience imageante (Sartre).
    Tout comme la mise en scène théâtrale des textes proposée par l’atelier narration lors de sa restitution, le travail de montage et sa présentation finale nous a permis de dévoiler les liens que nous pouvions faire entre nos objets de recherche et les « prises de notes photographiques » réalisées sur le terrain.
    Le travail en binôme a également permis d’expérimenter la dimension intersubjective de la construction des représentations (Jodelet), ce qui est certainement une dimension oubliée des travaux sur les représentations en géographie.
    Enfin, pour le chercheur en urbanisme, cet atelier et son canevas en trois temps (enregistrer, documenter, projeter), est certainement une piste pour décortiquer les images des architectes urbanistes et ce qui se joue dans la production iconographique des projets urbains.
    Cette courte synthèse est une ébauche des questions qui émergent à l’issue d’une semaine de résidence, qu’il reste à formaliser et à ré-expérimenter sous d’autres formes.
    Sources :
    Debarbieux, B. (2003), « Représentation », In Lévy, J. et Lussault, M. (eds), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Belin, Paris, pp. 790-791
    Di Méo, G. (2007), « Identités et territoire : des rapports accentués en milieu urbain ? », Métropoles, 1, http://metropoles.revues.org/document80.html
    Lardon S., Maurel P. et Piveteau, V. (2001), Représentations spatiales et développement territorial, Hermès science, Paris.
    Jodelet, D. (2008), « Le mouvement de retour vers le sujet et l’approche des représentations sociales », Connexions, 89, pp. 25-46
    Sartre, J.P. (1967), L’imaginaire. Psychologie phénoménologique de l’imagination, Gallimard,Paris.

    J'aime

    • Raphaele Bertho
      16 septembre 2014

      Bonjour Hélène,
      Merci pour tes remarques dont la complémentarité souligne bien ce que nous avons expérimenté durant cette semaine: la richesse des regards croisés, les vertus d’une véritable interdisciplinarité, de terrain, autour d’un même objet.
      Et merci pour les références!

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 12 septembre 2014 par dans Enseignement, Notes, Rubriques, et est taguée , , , , , .

Sur le fil

Follow Territoire des images on WordPress.com
%d blogueurs aiment cette page :