Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Expériences photographiques – Jour 3

Clichés sous contraintes

Troisième jour, deuxième sortie de l’atelier. Ce matin il ne s’agit plus de contraindre le corps de l’opérateur mais les conditions de sa prise de vue. A travers une série de propositions de protocoles photographiques (et parfois vidéos), les participants expérimentent les possibilités de synthèse ou de décomposition du temps et du mouvement à travers l’image. Chaque binôme se voit imposé une contrainte différente sur un terrain commun, l’entrée d’un centre commercial.

Brieux Bisson & Gabriella Trotta Brambilla : L’homme en jaune

Le travail de la matinée est centré sur la contrainte de la fixité (matérialisée par l’usage d’un trépieds  situé en un point préalablement choisi). Le terrain d’expérimentation est ici une entrée du centre commercial de Beaulieu à Nantes. Cette entrée est marquée par un escalier doublé d’escalators. Le cadrage de nos photos porte sur l’escalier en particulier. L’objectif est de saisir  les flux et les rythmes humains (course, marche lente, pause, etc.). Nous avons donc fait le choix d’un protocole basé sur des images en pose longue (1 »6) prises à intervalles réguliers (1 »40). La notion « d’observation discrète » est centrale dans notre démarche. Le réglage de l’appareil fait en amont nous permet d’impacter dans une moindre mesure le comportement des usagers à notre égard.

Initialement peu fréquenté, ce lieu s’est animé avec la performance du groupe Parcours de l’École Thématique, ce qui nous a permis d’avoir une densité de flux plus intéressante pour notre démarche. La série choisie est issue de ce moment. Nous avons choisi huit photographies, compilées pour en faire un gif animé. Ce format permet la recomposition du mouvement que nous souhaitions observer.

A posteriori s’est posée la question du recadrage quant à la présence du diaphragme aux angles de nos images. Nous l’avons conservé en témoignage de notre démarche « d’observation discrète ».

Le format gif révèle d’une part des éléments attendus dans le cadre de la mise en scène de l’atelier (différences de rythmes matérialisées par des différences de netteté) et, d’autre part, des surprises. Ici un homme en jaune fluo semble – plus que les autres – être partie prenante de la performance alors même qu’il est le seul à en être étranger. Au contraire, la jeune fille qui apparaît nette sur la droite au premier plan donne une impression plus réelle.

Frédérique Mocquet & Sandrine Wenglenski : Expérimentation vidéo

Consignes de l’expérimentation : Les consignes de notre protocole étaient de choisir une position sur le site d’observation (entrée du centre commercial de Beaulieu) sans possibilité d’en changer et de zoomer au maximum des possibilités de l’appareil à disposition pour faire de très courtes vidéos (moins d’une minute).

Choix du positionnement : Nous nous sommes positionnées de manière à voir les escalators d’accès au centre commercial de biais, sur le terre-plein central d’une voie à double sens et dos à un gros carrefour. Devant nous donc, un passage piéton. Ce choix de position découle de ce qu’on a voulu observer dans différentes séquences d’enregistrement. Les protocoles mis en œuvre ont évolué en fonction de nos objectifs d’observation mais surtout des problèmes rencontrés compte tenu de notre maitrise technique.

Voici les séries produites et les problèmes qu’elles nous ont posés étant donné notre inexpérience de l’outil vidéo ((Les personnes de l’atelier « parcours » qui figurent dans une des vidéos ont donné leur accord.)) :

  • Objectif : Comment les gens sortent du centre commercial (direction, modes de transport…) ou comment ils y accèdent ? Protocole : capter les gens et les suivre. Problème : suivre les gens en zoom très rapproché avec un appareil vidéo revient à filmer à l’aveugle (les gens sortent rapidement du champ) et exige d’anticiper leur mouvement.
  • Objectif  Comment les gens réagissent en descendant de l’escalator face aux 3 ou 4 équipes d’observation photo et vidéo présentes à proximité ? Protocole : plan fixe moins zoomé. Problème : pas ou peu de réaction des personnes sur le temps d’observation de très courtes vidéo.
  • Objectif  Comment les gens utilisent/occupent l’escalator pour monter (positionnement, allure…) ? Protocole : plan fixe un moins zoomé.
  • Objet : Arrivée des gens de l’atelier « parcours » de l’école thématique qui subvertissent les usages de l’escalator et notre observation en utilisant notre vidéo pour documenter leur expérience. Protocole : plan fixe un peu moins zoomé.

Morale de l’histoire : Le protocole le plus pertinent a été le plan fixe, vue de trois-quarts, cadré relativement serré mais pas zoom maximal. Le plan fixe permet la stabilité de l’image et la comparaison de plusieurs séquences de quelques secondes dans un même cadre spatial et vidéo. Le « moindre zoomage » permet de « garder les gens » plusieurs secondes à l’écran. Au fur et à mesure, nous nous sommes ajustées aux problèmes rencontrés en prenant quelques libertés avec les consignes de départ. En revanche, nous avons choisi de respecter la consigne d’une implantation définitive. Celle-ci s’est avérée problématique quand le soleil est sorti de derrière le bâtiment, juste en face de nous…

Le choix des vidéos présentées: elles renvoient aux différentes séries mentionnées. Dans ces séquences, le résultat d’un protocole rencontre souvent l’objectif d’un autre, voire un tout autre objectif (à toi de jouer)…


Erika Flahault & Lucinda Groueff

Série de 27 séquences de 6 photos prises à intervalle régulier devant le centre commercial Beaulieu à Nantes.

Camion à reculons


ContexteSéquence de six photographies prises toutes les trente secondes devant l’entrée principale du centre commercial Beaulieu. Pose et focale fixe sur trépied à environ soixante centimètres de la chaussée (piste cyclable). Lieu choisi pour sa perspective large de l’entrée, dont l’aspect grandiloquent est accentué par la plongée. L’emplacement sur la piste cyclable permet d’éviter la présence de voitures dans le champ tout en intégrant les cyclistes. Le cadrage rythmé par des éléments verticaux – du mobilier urbain et du bâtiment – permet de marquer la scansion à la fois temporelle du protocole et spatiale dans l’image.

Retours sur expérience Cette séquence est représentative du moment observé. L’espace se remplit et se désemplit progressivement, y compris par des éléments inattendus et a priori indésirables. La livraison suggérée ici par la présence du camion évoque l’activité commerciale du lieu. Service non prévu à cet emplacement.

La séquence montre des déplacements plutôt individuels. Ce qui n’est pas toujours le cas dans d’autres séquences.

L’intervalle choisi de 30 secondes semble suffisamment long pour représenter différentes pratiques tout en permettant d’observer une certaine continuité dans les déplacements. Le format gif animé met en évidence l’intensité fluctuante des activités.

Rahaf Demashki & Benjamin Pradel : Un visible

Matériel : Canon 600D, objectif de 135 mm

Contraintes : sur trépied fixe, avec possibilité de mouvement de l’appareil mais fixation du zoom au maximum avec réglage automatique.

Situation : appareil positionné au centre d’un large trottoir arboré situé à l’angle d’un carrefour à plusieurs voies avec tramway, bus, vélos en libre service, en face de l’entrée d’un centre commercial.

Démarche : l’idée initiale était de capter le mouvement humain du lieu à travers les regards en travaillant en plans serrés. Finalement, la contrainte de départ, les limites de l’objectif de 135 mm et la situation socio-spatiale de la prise de vue ont fait émerger une série de photographies qui n’avait pas été pensée initialement. La série de 6 photographies, non retouchées, fait apparaître des situations dans lesquelles les individus disparaissent en partie derrière des éléments de l’environnement et d’autres personnes.

L’escamotage de l’individu dans la ville dans le cadre de l’objectif révèle un espace public qui, définit comme un lieu de visibilité mutuelle, construit une perception fragmentée de la présence sociale. La captation synchronique de la coprésence permet de faire apparaître une multiplication de séquences d’apparition-disparition-réapparition des individus en mouvement, rythmant l’expérience de l’espace public, lieu d’une visibilité mutuelle intermittente.

L’invisibilité partielle de l’individu à la vue engendre une esthétique particulière de la représentation photographique où ce dernier s’intègre à l’espace. Plus que la superposition de deux plans, il se produit un tissage de liens esthétiques entre les personnes mêmes et ce qui les masque, effaçant la profondeur au profit d’une réduction des distance qualifiant ainsi le lieu dans une temporalité particulière, celui de la prise de vue.

Didier Favreau & Hélène Bailleul

La femme au ballon vert : une exploration du rythme des traversées piétonnes

Nous avons expérimenté un protocole de prise de vue qui suit une logique de diptyque à la manière de Paul Graham. Pour capter le mouvement il n’est pas nécessaire de suivre tous les détails de ce mouvement, mais au contraire de montrer par l’opposition entre deux situations que ce mouvement s’est opéré. L’enjeu de la prise de vue est de faire varier l’intervalle entre des prises de vue qui conservent un cadrage unique, défini au départ.

Les principes suivis pour le cadrage : nous sommes à la recherche d’une « scène métaphorique » qui pourrait être le lieu d’entrées et sorties d’individus en mouvement. L’espace photographié doit donc pouvoir être saisi en plan moyen. Face au terrain choisi : le centre commercial de Pirmil, nous avons choisi d’accentuer le caractère théâtral du cadrage de départ en choisissant de représenter la porte du centre commercial de face, offrant ainsi des possibilités de traversées de haut en bas (grâce à l’escalier et l’escalator) et de gauche à droite (ou inversement) grâce à un premier plan constitué par le trottoir. En quelque sorte, notre « scène » est un espace en trois dimensions où les flux sont multidirectionnels. La composition de l’image est également pensée pour pouvoir être redécoupée (la poutre verticale est placée au centre, le haut de l’escalier également) pour pouvoir éventuellement être redécoupée en 4.

Après ce cadrage, nous avons exploré les intérêts de différentes règles de déclenchement des deux prises de vue : un intervalle de temps arbitraire (5 secondes, 10 secondes déclenchées de manière indépendante de l’événement en cours sur la scène), puis un intervalle calé sur le rythme des personnes en mouvement. Le diptyque de « la femme au ballon vert » a suivi ce second principe : la première photographie est déclenchée à l’entrée du personnage (Photo 1), la seconde à sa sortie du cadre (Photo 2).

A partir de ce matériau brut, nous avons réfléchi à la manière de mettre en forme le diptyque. Une première opération de retouche a consisté à recadrer les deux photographies pour les disposer dans une forme classique d’un double panneau mis en scène (Photo3).


Une dernière opération a consisté à monter les deux prises de vue en les collant ensemble pour montrer non pas un déplacement mais une situation d’ubiquité : la co-existence du personnage et de son déplacement est sensé déstabiliser le spectateur qui perçoit à la fois un déplacement et à la fois une co-présence (Photo 4).

Voir

Expériences photographiques – Jour 1

Expériences photographiques – Jour 2

Expériences photographiques – Jour 4

Expériences photographiques – Au fil des jours

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Cette entrée a été publiée le 4 septembre 2014 par dans En images, Enseignement, Notes, Rubriques, et est taguée , , , , , , .

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