Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Expériences photographiques – Jour 2

La balade photo

Après le temps des présentations et des premières conférences voici arrivée la première séance d’atelier. Le parcours choisit en commun par les trois ateliers de l’école thématique part du Centre des Naudières qui accueille pour quelque jours les élucubrations des chercheurs  pour rejoindre les bords de Loire. Il a été tracé pour favoriser la diversité des situations urbaines traversées par le groupe : quartiers d’habitat résidentiel (lotissements), rues passantes, rues calmes, équipements sportifs, cimetière et parcs en bordure de la Sèvre nantaise.

Selon un protocole établit en collaboration avec l’artiste Matthias Poisson, il a été décidé de travailler ce matin que la question des perceptions sensorielles, à travers la privation provisoire de l’un des cinq sens. Pas de bol pour les photographes, il s’agit de la vue! Le parcours est ainsi réalisé en binôme constitué d’un participant guidant son acolyte aux yeux fermés.

Cette mise en situation a été pour les participants l’occasion de revisiter l’acte photographique. Prenant conscience que l’ouïe, l’odorat, le toucher, les sensations podotactiles (?) entrent en jeu dans la capacité des participants à imager (mentalement) l’espace. Quand je suis privée de la vue, quelle sensation peut déclencher le désir de photographier? Comment user de la photographie comme d’un enregistrement d’un événement qui reste invisible à mes yeux?L’expérience, certes curieuse, s’est révélée riche en enseignements, et a permis de déconstruire l’habituelle prédominance de la vue sur les autres sens. Voici quelques fragments des résultats obtenus.

Brieuc Bisson & Frédérique Mocquet

Nous sommes respectivement géographe et architecte de formation et travaillons donc avec des schémas établis de la ville ordinaire contemporaine. Dans le cadre de cet exercice nous conduisant à photographier privés du sens de la vue, nous recherchons à Rezé certaines configurations spatiales : celles de banlieue pavillonnaire d’une ville française. Plus particulièrement, nous sommes attentifs aux fermetures et aux flux (piétons et véhicules) et aux passages entre les uns et les autres (et les différents espaces) : façades, murs et murets, haies, trottoirs, revêtements de sols, etc. sont autant d’indices nous aidant à retrouver in situ les lignes du plan.

Il s’agit donc d’une photographie de reconnaissance dans une double dimension : dimension de reconnaissance de nos savoirs d’une part ;  et reconnaissance des images qui se constituent au fil de l’appréhension, surtout tactile nous concernant, des images constituées par l’arpentage d’autre part.

Nous sentons avec les tâtonnements des pieds et des mains les différents volumes et matériaux de ces petites rues de lotissements, émettant l’hypothèse que certains sont spécifiques à des fonctions et époques de bâti ; et opérons finalement une recherche matérielle de nos images mentales a priori, une photographie de vérification, guidé chacun notre tour par notre binôme « voyant ».

Principalement sens du toucher : proximité, échelle réduite, cadrage relativement étroit sur des objets et leurs articulations, en positionnant l’appareil photographique comme une prothèse pour notre regard déficient. Nous recomposons à partir d’échantillonnages tactiles des bribes de représentations du quotidien, montées ensuite en images unitaires dans notre esprit.

Voici deux images illustrant cette expérience :

Guidée par Brieuc, Frédérique imagine photographier un pavillon dans la cour duquel elle est rentrée après en avoir repéré tactilement la boîte aux lettres et suivi la haie. Elle se recule sur la route pour « vérifier photographiquement » l’image qu’elle se fait du pavillon. Son intention est de se positionner de biais afin de montrer l’articulation  entre la route et la propriété privée et les objets la définissant (haie, boite aux lettres, etc.)

Guidé par Frédérique, Brieuc arrive au soleil au sortir d’une séquence ombragée assez longue qui signale selon lui un carrefour. Il pense photographier une impasse, impression davantage fondée sur une connaissance de cette typologie résidentielle spécifique, que sur une appréhension sensible. Cette hypothèse sera ensuite vérifiée sur le plan. L’image confirme aussi une autre tendance de ces espaces : la sur-représentation des véhicules stationnés le long des trottoirs.

Enfin, l’observation après le terrain de ces images met en lumière des points communs. L’usage du couvert végétal séparant privé et public : on trouve dans ce quartier de Rezé davantage de murets rehaussés de haies que de grillages. Aussi, l’omniprésence des réseaux électriques et de communication est rendue évidente par la prise de vue photographique. Après le plan, c’est au tour du ciel de nos clichés d’être structurés par des lignes.

Rahaf Demaski & Gabriella Trotta Brambilla

Durant l’atelier du 2 septembre nous avons réalisé plusieurs séries de photos. Le fil conducteur des prises de vue et nos rôles ont changé pour chaque série, mais la méthodologie adoptée a toujours été la même : des « diptyques » de photos où la première est prise les yeux fermés, alors que la deuxième vient documenter la situation (environnement, posture corporelle, etc.). Au total nous avons pris 156 photos le long d’un parcours préétabli, subdivisé en séquences d’un quart d’heure environ.

Dans la première série, Rahaf prend les photos à l’aveugle. Elle se laisse orienter surtout par les rayons du soleil traversant les paupières et ressentis sur la peau. Elle arrive à localiser les arbres par le biais de l’ombre qu’ils projettent (photo 1). Elle associe la lumière à un dégagement de l’espace et l’ombre à sa contraction. Elle préfère s’éloigner du bruit, qu’elle trouve perturbant. Le bruit des engins des jardiniers est associés à un chantier et une ville imaginaire se construit dans la tête de Rahaf, alors que nous ne sommes même pas sorties du jardin du centre des Naudières qui nous héberge. Une fois la route regagnée, le bruit des voitures dessine une nouvelle image dans la tête de Rahaf, qui ressent le besoin de prendre une photo pour pouvoir vérifier si sa vision correspond à la réalité (photo 2 et 3).

Dans la deuxième série, Gabriella cherche à utiliser ses pieds comme capteurs des discontinuités du sol (niveaux, textures, obstacles, etc.) tout en essayant d’éviter le soleil qui la dérange. Ses mains ne sont pas disponibles pour toucher ce qui l’entoure – la main droite tient l’appareil photo, la main gauche tient le coude du guide – son contact avec le monde se fait alors par la succession de ses pas. Le sol devient son seul repère et elle en photographie tous les changements (photos 4, 5 et 6). Paradoxalement, elle se sent plus en sécurité au milieu de la chaussée, peu fréquentée par les voitures à ce moment là, plutôt que sur les trottoirs étroits, parfois encombrés et au dénivelé devenant anxiogène une fois les yeux fermés.

Erika Flahault & Sandrine Wenglenski

Corpus : 16 photos Érika (la majorité provoquées par un son) et 10 Sandrine (la majorité provoquées par un changement de luminosité).

L’image est située plutôt au début du parcours, dans le terrain de sport situé entre le parc des Naudières et le quartier résidentiel.

Le contexte est assez peu marqué par l’activité humaine (parc des Naudières, quartier résidentiel et terrain de sport en pleine matinée) ; on croise très peu de passants, tant piétons que véhicules. L’oreille de la photographe en aveugle (Érika) est attirée par les sons. Du coup, une grande partie des photos sont réalisées en lien avec ces sons (9/16), en particulier ceux liés à l’activité humaine : présence (4/16) ou activité humaine (4/16).

Ce cliché est choisi car il est représentatif de l’intérêt de la chercheuse pour les activités humaines et les usages de l’espace public en lien avec ces activités, plutôt que pour la dimension paysagère ou architecturale des lieux. Elle est aussi représentative du fait que, dans ce contexte résidentiel  calme, l’essentiel des personnes que nous avons croisées sur cette partie du parcours, en dehors de nos collègues, étaient des personnes qui y exerçaient une activité professionnelle et non des personnes qui s’y déplaçaient ou y résidaient (souffleur de feuilles, couvreur, ramasseur de déchets, éboueurs).

Lucinda Groueff & Benjamin Pradel MOUSTIQUE A l’AVEUGLE



Pour en lire plus voir la suite sur issuu…

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Expériences photographiques – Jour 1

Expériences photographiques – Jour 3

Expériences photographiques – Jour 4

Expériences photographiques – Au fil des jours

2 commentaires sur “Expériences photographiques – Jour 2

  1. La dormeuse
    4 septembre 2014

    Cet article est passionnant. Texte et images s’entretiennent étroitement : un précipité d’expérience.

    J'aime

  2. Raphaele Bertho
    9 septembre 2014

    Merci pour votre lecture. C’est en effet un véritable « précipité », le mot est très juste, avec tout ce que cela contient d’hésitations et de mises en danger. La suite nous dira vers où cela nous a mené…

    J'aime

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Cette entrée a été publiée le 3 septembre 2014 par dans En images, Notes, Rubriques, et est taguée , , , , , .

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