Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Manifeste pour une botanique des délaissés

« Terrains d’excursions balisés, les jungles, les déserts et les montagnes ont cessé d’être des terra incognitae: la frontière du monde connu passe désormais aux portes des villes » [1].

Margarete-Steffin-Strasse III (en regardant le Reichstag, au sud) Tirage chromogène, 2014. Série BOTANICA / Lumière Diffractée, Photographies de Ralph Samuel Grossmann

De la verdure plein cadre, une prairie fleurie, un ciel bleu faisant place à quelques nuages, un cours d’eau, une palissade de bois…  Rien que de très banal dans les clichés de Ralph-Samuel Grossmann à première vue. A l’exception du fait que nous ne sommes pas à la campagne mais au cœur d’une capitale européenne. On aperçoit les dômes du Reichstag derrière la palissade ; les silhouettes singulières du Regierungsviertel apparaîssent au loin ; ponts, voies ferrées, tubes de chauffage urbains et panneaux publicitaires structurent la perspective. Le plus souvent repoussé aux limites du cadre, l’asphalte travers parfois le champ, entrelacement des espaces d’urbanité grisonnante et de liberté verdoyante.

Kapelle-Ufer I (en regardant vers le sud-ouest), Tirage chromogène, 2014. Série BOTANICA / Lumière Diffractée, Photographies de Ralph Samuel Grossmann

Dans ce qui pourrait s’apparenter à un essai d’atlas photographique de botanique urbaine, Ralph-Samuel Grossmann oriente la focale vers les « délaissés » de la ville, les invisibles de la topographie, et entreprend un recensement systématique de ces colonies végétales. Au croisement de plusieurs traditions artistiques, la série Botanica Lumière diffractée tient tout autant du surréalisme de par la puissance évocatrice du geste, que de la Nouvelle Objectivité ou du Land art du fait des partis-pris formels. Mais, avant tout, cette exploration numérique aux tonalités environnementales est profondément ancrée dans son époque, celle des mégalopoles et d’une périurbanisation qui tendà dissoudre les frontières entre ville et campagne.

Alexanderufer IV (en regardant vers le sud-ouest), Tirage chromogène, 2014. Série BOTANICA / Lumière Diffractée, Photographies de Ralph Samuel Grossmann

Aux limites de l’urbain

Zone blanche n°4 à Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine) visible sur la carte IGN. © DR

Zone blanche n°11 à Alfortville (Val-de-Marne). © Xavier Courteix

Ralph-Samuel Grossmann commence par explorer les méandres du tissu urbain, cherchant à en débusquer les trames dissimulées. Présentant une filiation commune avec les pratiques de la flânerie baudelairienne ou de la dérive situationniste, sa démarche évoque les travaux du collectif Stalker à Rome, ou d’un Site blanc à Paris. Pour ces artistes arpenteurs, il s’agit à chaque fois d’aller sillonner à l’extrémité de la ville. Depuis le milieu des années 1990, les architectes et urbanistes italiens de Stalker[2] parcourent ainsi la périphérie et ses paysages laissés pour compte sur plusieurs jours, et témoignent de ces explorations par le biais de photographies et de vidéos. Pour Philippe Vasset, à l’initiative du projet Un site blanc, il s’agit cette fois de pénétrer dans les zones aveugles de la carte 2314 OT de l’Institut Géographique National[3]. Le texte et l’image sont là pour redonner vie à ces absents de la topographie officielle, ajouter de la couleur et du relief. Dans le même esprit, Ralph-Samuel Grossmann piste ici les zones vertes, terrains en friche ou plus exactement « délaissés »[4]. Quand la « sauvagerie » du végétal s’empare de l’urbanité, la prise de vue permet de dompter la marge et de l’intégrer à l’expérience paysagère de la ville. Un rôle précurseur qui est déjà celui des impressionnistes en leur temps, légitimant par leurs vues les bords de Seine comme des lieux de villégiature et de loisirs. Faisant état du recueil de photographies Le Tour de Marne édité en 1864-1865, Théophile Gautier s’extasie devant la beauté des sites, « tout un monde de choses pures, calme, fraîches, primitives, charmantes, épanouies dans le silence, l’abandon et la solitude, et dont il semble qu’on ait la virginité »[5]. Mais s’il nous propose un voyage aux confins de la ville, Ralph-Samuel Grossmann ne s’arrête pas là.

Chiendent (elytrigia repens) I+D, n°1/8 + 1 AP, diptyque, Tirage chromogène, 2014. Série BOTANICA / Lumière Diffractée, Photographies de Ralph Samuel Grossmann

Cynoglosse (cynoglossum officinale) I+D, n°1/8 + 1AP, diptyque, Tirage chromogène, 2014. Série BOTANICA / Lumière Diffractée, Photographies de Ralph Samuel Grossmann

L’identification topographique est la première étape d’un processus expérimental dont la finalité est l’exploration du biotope. A la manière des artistes du Land art, Ralph Samuel Grossmann travaille avec la nature comme matériau primaire. La performance consiste dans la sélection puis la cueillette des spécimens, que le photographe ramène ensuite en studio pour leur tirer le portrait[6]. Nonobstant ce déplacement transgressif des principes du Land art [7], la photographie fixe, comme chez Andy Goldsworthy ou Nils Udo, un état éphémère avant le flétrissement annoncé de ces fragiles échantillons, avant la disparition programmée de ces parenthèses du paysage urbain.

Learning from Berlin

Robert Venturi, Denise Scott Brown et Steven Izenour, Learning from Las Vegas (1972)

Ce n’est pas un hasard si la recherche de Ralph-Samuel Grossmann prend place à Berlin. En effet, pour qui a déjà déambulé dans la cité allemande, il semble évident que la friche et le terrain vague font partie intégrante de son  paysage urbain, de la même manière que Central Park apparaît comme le point d’équilibre de la géographie new-yorkaise ou que les grands parcs ponctuent la topographie londonienne. Le pragmatisme de la démarche du photographe rappelle ici l’étude Learning from Las Vegas menée par un jeune couple d’architecte et enseignant dans les années 1970. Prenant le contrepied des utopies urbaines et constructions imaginaires d’un monde meilleur, ils établissent un état des lieux de cette ville réputée pour sa démesure. « Etudier le paysage existant est pour un architecte une manière d’être révolutionnaire »[8]. Ils font ainsi l’inventaire photographique des hôtels  installés le long du strip, réalisent  une typologie des stations-services, et tentent de dépasser le sentiment initial d’anarchie et d’incohérence pour voir se dégager des motifs récurrents et une organisation sous-jacente.

Il en va de même pour Ralph-Samuel Grossmann au cœur de ces « fragment indécidé du jardin planétaire »[9]. Son recensement, certes non exhaustif, de la flore de ces « délaissées » permet ainsi d’en souligner la richesse[10]. En privilégiant cette approche, le photographe se dégage de la dimension quasi « mélodramatique »[11], du romantisme de la friche que l’on retrouve dans le film Stalker de Tartakovski (1979) ou Der Himmel über Berlin de Wim Wenders (1987). Il ne cherche pas ici à faire une archéologie de ces non-lieux[12], à réintroduire ces marges dans le temps ou l’espace de la ville. Au contraire, il en accepte l’entière altérité, tout en proposant de les disséquer à travers la mise en place d’une fiction documentaire.

L’entrée dans la Zone dans Stalker d’Andreï Tarkovski (1979)

Une fiction documentaire

Pour Gilles Clément, les instruments d’appréciation du Tiers paysage vont « du satellite au microscope » [13]: Ralph Samuel Grossmann choisit une focale moyenne et l’approche du botaniste. Il cueille méticuleusement ces herbes « mauvaises » ou « folles » afin de les répertorier, chacune étant désignée par son nom latin et photographiée sur fond blanc. Le photographe constitue ainsi au fur et à mesure un atlas de cette colonisation végétale spontanée. Le protocole systématique, la sélection de spécimens types, la prise de vue photographique : tout est en place pour donner les apparences de l’objectivité scientifique, cette « forme de vision, impartiale, aveugle et sans réflexion » [14]. Or sous la rigueur et le formalisme, il s’agit là en réalité d’un inventaire surréaliste, qui n’a du document que l’allure. Raphl-Samuel Grossmann conserve en effet une totale contingence des clichés et s’amuse des jeux d’échelle. L’absence de référentiel est notamment soulignée par les variations des dimensions du vase. Si son illustre prédécesseur Karl Blossfeldt [15], considère ses clichés, pourtant marqués du sceau de la Nouvelle Objectivité, comme des simples répertoires de formes, Raphl-Samuel Grossmann propose là de dépasser le cadre du constat photographique et organise la mise en poésie [16] de cette botanique contemporaine.

Blossfeldt Karl (1865-1932), Chrysanthemum carinatum, 1921 (c) RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)

**

Parce qu’il adopte la forme du compte-rendu de terrain tout en le détournant, le travail de Ralph-Samuel Grossman peut se présenter comme un manifeste, programme d’action autant politique qu’esthétique en direction de ces synecdoques de la nature [17] que sont les friches. Sous la surface tranquille de ces compositions à l’équilibre classique et aux références picturales, l’artiste nous convie à renverser les modalités de l’examen de ces interstices urbains. La friche n’est plus alors le symptôme d’une « crise », mais devient réserve biologique, et se présente que le lieu des possibles. Si « la science ne peut épuiser le réel » aux dires d’Aristote, il est certain ici que l’art contribue à le révéler.

La série Botanica Lumière diffractée est exposée au Domaine de Chaumont-sur-Loire
du 5 avril au 2 novembre 2014.

[1] Philippe Vasset, Un livre blanc, Récits avec cartes, Paris, Fayard, 2007, p. 130.
[2]Le groupe doit son nom au titre d’un film du cinéaste russe Andreï Tarkovski de 1979.
[3]Le site unsiteblanc.com agrège toutes les tentatives de représentations réalisées par l’Atelier de Géographie Parallèle, groupe co-fondé par Philippe Vasset avec les plasticiens Xavier Courteix et Xavier Bismuth.
[4]Gilles Clément, Manifeste du Tiers paysage, Paris, Sujet, 2004. Le texte est téléchargeable sur son site
[5] Compte-rendu de l’ouvrage publié dans Le Moniteur universel (1864) cité par Jacques Van Waerbeke « Le motif végétal dans les regards portés par les artistes sur les périphéries parisiennes » in A. Berque, Ph. Bonnin, G. Ghorra-Gobin (dir.), La Ville insoutenable, Paris, Belin, 2006, p.68.
[6] Voir sur ce point le texte de Christoph Schaden, « L’influence du monde physique sur le monde moral » ,non imp, 2014.
[7]Gilles Tiberghien, Land Art, Paris, Edition Carré, 1993.
[8]Robert Venturi, Denise Scott Brown et Steven Izenour, Learning from Las Vegas (1972), trad.fr., L’enseignement de Las Vegas, Paris, Mardaga, 2008, p. 17.
[9]Gilles Clément, Manifeste du Tiers paysage, Paris, Sujet, 2004, p.1.
[10]On peut citer ici l’initiative de Christophe Père relatée dans l’article « Compétition au sommet pour avoir droit de cité », Cahiers de l’école de Blois n°4, Paris, Editions de l’Imprimeur, 2006.
[11]Jean-Christophe Bailly, La Phrase urbaine, Paris, Seuil, 2013, p.202.
[12]Le terme est ici entendu dans un sens élargit par rapport à celui proposé initialement  Marc Augé (Non-lieux, Introduction à une Anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, 1992.)
[13]Gilles Clément, Manifeste du Tiers paysage,Paris, Sujet, 2004, p. 16.[14]Lorraine Daston et Peter Galison, Objectivity (2007), trad.fr., Objectivité, Paris, Presses du réel, 2012 p. 23.
[15]Voir sur ce point le texte d’Héloïse Conésa, « Grains de pollen », non imp., 2014.
[16]François Soulages, « L’esthétique photographique du paysage urbain », in Pascal Sanson (dr.), Le paysage urbain : représentations, significations, communication, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 186.
[17]Jacques Van Waerbeke « Le motif végétal dans les regards portés par les artistes sur les périphéries parisiennes » in A.Berque, Ph. Bonnin, G. Ghorra-Gobin (dir.), La Ville insoutenable, Paris, Belin, 2006, p. 67.

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Cette entrée a été publiée le 14 avril 2014 par dans Contributions, En images, Rubriques, et est taguée , , .

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