Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Mémoires d’une ville nouvelle

Photographier Sarcelles : le défi est de taille. Car il implique de se confronter à l’écueil des clichés sémantiques et de lieux communs visuels. Extraits.


Sarcelles semble naître dans les années 1950, quand la tranquille bourgade de la banlieue parisienne va devenir l’emblème de la politique urbaine menée après-guerre. Entre 1954 et 1976, tours et barres sont érigées ex-nihilo au milieu des champs de choux et de betteraves, et les quartiers des Sablons et des Lochères deviennent le plus grand chantier d’Europe. C’est alors une véritable ville qui sort de terre, composée de plus de 12 000 logements, d’équipements administratifs, scolaires, commerciaux, de loisir et de transport.


Symbole des grandes réalisations modernistes, elle est aussi celui de l’échec du projet social qui les accompagne. Dès les années 1960 la sarcellite devient un fléau national, celui d’une banlieue qui semble concentrer tous les maux de la société contemporaine. Des tensions sociales qui prennent le devant de la scène médiatique à intervalles réguliers, au gré des faits divers et soulèvements ponctuels.

***

Entre grandeur et décadence, c’est un récit décidément dramatique qui s’esquisse là, et aiguise la curiosité d’Emmanuelle Bayart. Méfiante face à cette icône urbaine à l’histoire contrastée, la photographe décide de contrecarrer une mémoire visuelle envahissante en faisant sa propre expérience des lieux. Elle choisit de se rapprocher, d’arpenter rues et places pour ramener la ville à la platitude d’une journée ordinaire, dans la lumière du quotidien. Journées placides, où rien n’advient, où le calme permet d’appréhender les interstices du tissu urbain. Et c’est au détour d’une place qu’une autre mémoire se dessine. Non plus celle, médiatique, de ceux qui regardent la banlieue parisienne de l’extérieur. Mais celle des lieux, mémoire commune et partagée par les habitants, qui s’incarne dans les monuments. Ces derniers deviennent ainsi de véritables balises pour une trajectoire dans les profondeurs du territoire.

L’apparente neutralité des clichés permet d’évacuer l’anecdote, de déjouer les pièges d’une emphase lyrique à travers l’égale netteté de la prise de vue, le choix d’un plan moyen et d’une lumière uniforme. Un parti pris du style documentaire qui inscrit la démarche de la photographe dans une tradition de l’inventaire urbain inaugurée par Atget au début du XXe siècle, tout en dialoguant avec les célèbres clichés de Doisneau de la banlieue parisienne. Ceux en noir et blanc de l’après-guerre, certes, mais aussi et surtout ceux moins connus des années 1980, en grand format et en couleur. Une généalogie qui ne peut ignorer par ailleurs la chronique au long cours sur la vie quotidienne entre les barres réalisée par Jacques Windenberger dans les années 1990. Ou encore la synthèse critique de cette histoire faite par Mathieu Pernot dans les années 2000, confrontant l’utopie heureuse des cartes postales aux couleurs criardes et la ruine du projet social qui s’évapore dans des nuages de béton et d’acier.

De gauche à droite: Eugène Atget, Zoniers. Poterne des Peupliers (13e arrondissement), 1913 / Robert Doisneau, Banlieue après-guerre, 1943-1949 / Banlieue parisienne, Mission photographique de la DATAR, 1985

De gauche à droite: Jacques Windenberger, Sarcelles, 1961 / Mathieu Pernot, Le Meilleur des mondes, 2006 / Nuages, 2001-2008.

En couleur et sans emphase, la photographe adopte ici une posture de retrait qui, loin de l’abstraire de tout point de vue, lui laisse le loisir d’observer, et de s’étonner. Si les stèles, plaques et autres sculptures l’interpellent, c’est d’abord leur insertion dans le paysage de la ville que révèlent les prises de vues. Pas de gros plans, de contre-plongée valorisante ici, les monuments ne sont pas au premier plan ou au centre de l’image. On les cherche parfois du regard, derrière la barrière ou masqué par un bosquet. Et c’est le lampadaire ou le panneau publicitaire qui s’imposent en fait au regard du passant, dans un renversement des hiérarchies du visible dont seul l’espace urbain a le secret. Certains agencements peuvent prêter à sourire, comme ces bancs disposés en demi-cercle face au buste d’Aimé Césaire : incitation à une conversation muette ou à une contemplation respectueuse ? D’autres suscitent une compréhensible surprise par leur inadaptation manifeste : n’y avait-il point d’autre lieu que ce rond-point ou cet angle de rue pour installer une stèle ?

Emmanuelle Bayart, Buste d’Aimé Césaire, avenue Auguste-Perret, Sarcelles, France, 2012

Emmanuelle Bayard, Rond-point du 19-Mars-1962, Sarcelles, France, 2012

Enfin l’arrière-plan nous fait naviguer dans une autre histoire, alternant entre immeubles modernes et pavillons individuels. Comme pour nous rappeler que Sarcelles n’est pas seulement une vitrine de l’urbanisme des Trente Glorieuses, qui semble devoir rester irrémédiablement sans passé, voire même sans avenir, une cité vouée à une existence éphémère en attendant une éradication aussi soudaine que son apparition. En changeant de focale, en foulant le bitume de ces espaces publics, Emmanuelle Bayart donne corps à cet hybride génétiquement modifié que furent les villes nouvelles en leur temps. Elle tourne le regard vers l’identité que ses habitants ont choisie, faite d’histoires, et de mémoires.

Emmanuelle Bayart, Rose de la Résurrection, hôtel de ville, 3 rue de la Résistance, Sarcelles, France, 2013

Car les mémoires sont plurielles ici, répondant à un mouvement d’élargissement géographique par cercles concentriques. Il y a au centre une histoire purement locale, à travers cette stèle dédiée au citoyen d’honneur Charles Artin. Puis vient la mémoire nationale, avec l’évocation de la révolution et de la guerre d’Algérie. Suivie de près par cette mémoire européenne voire mondiale, avec les hommages rendus aux soldats morts pour la France à Verdun en 1914-1918 ou dans la résistance en 1939-1945, mais aussi les génocides perpétrés à ces époques. Une mémoire internationale enfin, avec la traite de noirs, l’esclavage, l’apartheid et le conflit israélo-palestinien. Autant de strates qui viennent construire l’histoire des lieux, l’histoire des gens.

Emmanuelle Bayart, Rue du 10-Mai-2001, Sarcelles, France, 2012

A travers son inventaire systématique, Emmanuelle Bayart établit ainsi une cartographie mémorielle de la cité, nous immergeant dans le dédale des histoires qui se croisent, se revendiquent et s’entremêlent pour venir dessiner une identité aux multiples aux facettes.

Ce texte est publié dans l’ouvrage Commémoration présentant le travail de la photographe Emmanuelle Bayart, disponible aux Presses du réel.

-> Pour lire la version anglaise.

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Cette entrée a été publiée le 26 janvier 2014 par dans Contributions, En images, Rubriques, et est taguée , , , , .

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