Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Cosmothropos, réflexions sur un inventaire contemporain

Inventaire collaboratif en ligne, Cosmothropos est sans nul doute un projet de son époque. Lancé en janvier 2012 par l’Observatoire de l’Espace du CNES, il s’agit de solliciter les internautes pendant plusieurs mois afin d’identifier et de collecter les  « traces de l’Espace sur le territoire français ». Si le champ d’action est clairement délimité, l’objet quant à lui reste ouvert : sont concernées toutes les « formes qui évoquent l’univers spatial ». Cet ensemble doit se cantonner aux structures inscrites dans l’espace public, dont l’immobilisme assure une forme de pérennité, ce qui autorise tout de même une certaine hétérogénéité. En effet, on trouve dans les premières fiches mises en lignes pour lancer le projet des bâtiments abritant la recherche comme une fresque murale ou un manège. Chaque fiche se décompose assez classiquement en trois champs : le texte, l’image et la géolocalisation de l’objet.
La proposition de l’Observatoire de l’Espace invite en effet à revisiter la forme instituée de l’inventaire institutionnel, qui consiste initialement en une description exhaustive et précise d’un ensemble d’objets, en l’ouvrant aux contributions particulières grâce aux technologies contemporaines, tout en se fondant sur une méthodologie déjà éprouvée. Sollicitée par les initiateurs de Cosmothropos dans le but de réaliser un ouvrage à l’issu de l’expérience, paru récemment [1], je me suis plus particulièrement intéressée à l’investissement par les contributeurs de cet espace ouvert par le projet.
Durant les cinq mois que durent l’expérience de Cosmothropos, près de cinq cents contributions vont venir emplir les pages du site spécifiquement dédié. Chaque contribution fait l’objet d’une médiation avant d’être validée et publiée. C’est dans cet espace intermédiaire que vont se négocier, au fil des mois, les contours du projet. Les propositions, aussi diverses que variées, questionnent en effet régulièrement l’objet de la collecte tout autant que la forme de l’inventaire lui-même. Ainsi dévié de sa trajectoire initiale, l’inventaire intègre des soucoupes et des paysages martiens… Loin d’être là le résultat d’ufologues passionnés, ces clichés usent des possibilités offertes par la représentation photographique pour proposer une spatialisation d’objets du quotidien. D’une façon plus générale, on constate que les contributeurs investissent d’une manière inattendue le cadre de la collecte, s’appropriant ainsi la forme de l’inventaire. Image et texte vont sortir de leur fonction descriptive pour devenir les instruments d’une véritable mise en récit du réel.

La révélation du neutre

Cosmothropos s’écarte ainsi peu à peu du modèle classique, incarné en France notamment par l’Inventaire général du Patrimoine culturel [2]. Ce dernier est un référent particulièrement intéressant ici car il a pour spécificité d’associer systématiquement le texte et la photographie.

Considérons par exemple le corpus constitué par l’inventaire des commerces, boutiques et brasseries dont le nom évoque l’espace. Les photographies de l’Inventaire général du Patrimoine culturel présentent alors pour un point de vue frontal, un cadrage associant la vitrine à la pancarte du magasin, une large profondeur de champ afin de rendre lisible tous les éléments de l’image, en conservant une distance permettant d’éviter les déformations dues à la focale. Ces modalités de représentations sont considérées comme étant les plus propices à fournir une description visuelle exempte de toute interprétation de la part de l’opérateur, et correspondent à ce que l’on désigne comme le « style documentaire ». Un parti-pris visuel qui, s’il confère à l’image une apparente neutralité, est en réalité le résultat d’une construction complexe.

Capture d’écran d’un recherche en ligne sur la base de données de l’Inventaire général du Patrimoine (« Boutique » + « Ile-de-France »)

A contrario, les clichés de Cosmothropos sont pour la plupart des prises de notes visuelles, sans attention portée à la finalité descriptive de l’image. Gros plans, lignes de fuite et surimpressions s’invitent dans le cadrage : la forme est manifestement plus libre et informelle. L’ensemble ainsi constitué, de par sa disparité, révélant en négatif le caractère élaboré du style documentaire photographique.

Afin d’illustrer cette idée, on peut observer ici l’exemple singulier de la capsule de type Foton érigée en sculpture à Vitry-sur-Seine. Dans une première contribution postée en janvier  la capsule est prise en contreplongée, se présentant ainsi comme un objet autonome de tout contexte, les deux clichés faisant dialoguer le curieux objet avec la lune puis avec les cheminées de l’usine EDF à proximité.

Seul le texte évoque la manière dont la structure s’inscrit dans le territoire contemporain. Dans une seconde contribution datée de février, les deux clichés apportent quelques informations complémentaires, quand le texte est lui plus que succinct. Un gros plan laisse deviner en arrière-plan des immeubles contemporains, le plan large donne à voir non seulement le socle mais aussi l’environnement immédiat de la structure, le supermarché à proximité, tout en faisant disparaître cette fois les immeubles comme l’usine.

Ces deux contributions nous livrent ainsi quatre clichés de la capsule, sans qu’aucune des indications visuelles ne se recoupent totalement. C’est finalement un dernier cliché, posté cette fois sur la page Facebook du projet, qui permet de faire la synthèse de l’ensemble.

Le cadrage laisse apparaître tout à la fois la capsule, son socle installé au centre du rondpoint, le supermarché, les bâtiments et les cheminées de l’usine EDF. Cette image, ce n’est pas là un hasard, a été réalisée par un photographe de l’Inventaire général du Patrimoine. L’écart ici entre les diverses représentations d’un même objet, certes ténu mais décisive, permet ici de saisir la nécessaire construction d’une image dont la fonction ne serait pas seulement de prendre acte de l’existence d’un objet mais d’en offrir une description formelle.

Une autre dissemblance se manifeste entre les corpus dans l’usage même de la représentation. En effet, dans le cadre d’un inventaire classique, les clichés doivent permettre au minimum l’identification des objets recensés : ces derniers sont donc les sujets principaux de l’image, placés au centre de la composition. Si ce parti pris est récurrent dans le cas de Cosmothropos, on observe néanmoins quelques contributions proposant une représentation décalée. Parfois l’objet proposé à l’inventaire semble être un sujet secondaire, comme dans cette image de l’Observatoire de Paris où la coupole se perd dans les arbres, éclipsée par la signalisation au premier plan. Dans d’autres cas, la représentation n’est pas lisible, comme par exemple cette série d’images associées à une contribution évoquant la mémoire de Guillaume Resnier. L’œil non expert ne discerne qu’un muret, une pente abrupte et un panorama sur la ville. La représentation devient facultative, tenant lieu de simple illustration. Ce statut de l’image en tant qu’appendice décoratif est encore plus manifeste lorsque l’objet évoqué et décrit dans la légende est absent de la photographie. C’est notamment le cas du Zodiaque de l’Arche de la Défense qui reste littéralement invisible. Un dernier cas de figure est celui présenté par l’ensemble de contributions portant sur les noms de rues : l’image est totalement superflue, le gros plan sur la plaque venant faire redondance au texte de la légende.

L’usage de l’image dans le cadre du projet Cosmothropos n’est donc pas conforme, on le constate, à la méthodologie de l’inventaire traditionnel. Les clichés sortent du cadre, et se faisant explorent les modalités de la représentation photographique avec inventivité et humour.

La mise en orbite du réel

L’ « effet Cosmothropos » est ici particulièrement intéressant, car il révèle toute l’ambiguïté du rôle de l’image assignée à une fonction d’attestation du réel. Au fil des semaines, les contributions usent de l’image non comme d’un moyen de décrire le réel mais comme un moyen de l’inventer. Les images, en association le plus souvent avec le texte, vont changer le statut des objets représentés pour les transposer dans l’imaginaire spatial.

La lumière et la composition transforment les extracteurs d’airs d’un restaurant en de curieux vaisseaux; le basculement du point de vue souligne l’abstraction des formes de cet escalier en colimaçon ; le travail de la profondeur de champ permet d’évoquer les territoires les plus lointains. Cette interprétation du réel qui se fonde parfois uniquement sur la pluralité des lectures offertes par la représentation, à l’image de cette « Mission to Mars » ou de « Panik ». Chaque vue prise isolément est assez banale, et c’est véritablement le texte qui organise la mise en récit.

« Jusqu’au dernier moment, les plantes, fruits et autres végétaux ont été conservés sous serres. Dans qq instants, tout sera chargé à bord de la fusée pour un décollage imminent.. 3, 2, 1, 0 départ pour Mars… »

« Vent de panique à l’intersection: un space-invader croise E.T. sur son vélo… »

La photographie est ainsi sortie de sa fonction descriptive au profit de son pouvoir interprétatif. Dans la plupart des cas, c’est sans filtre ni effet visuel prononcé que les contributeurs impriment leur marque sur ces visions du réel. Quelques mots, le choix d’un cadrage, et une fusée métallique est parée au décollage. On observe alors de quelle façon ce médium, si longtemps associé au mythe de son objectivité, est en fait un véritable embrayeur d’imaginaire.

Cosmosthropos se présente aujourd’hui comme un inventaire disparate, où des contributions empreintes d’érudition sur l’histoire spatiale côtoient de véritables affabulations textuelles et visuelles. Une diversité qui s’est imposée au fil des semaines et des contributions, du fait notamment de l’appropriation de l’objet par des acteurs. En témoigne ces dialogues qui s’insinuent dans les lignes de la légende, recherches croisées de l’Etoile et de la Voie lactée. L’inventaire ne se cantonne plus ici « aux traces de l’Espace sur le territoire français », mais c’est de fait élargit à celui des traces de l’Espace dans notre culture visuelle de terriens.

Contribution initiale, datée du 9 février 2012 // Seconde contribution, datée du 26 février 2012 :  » Un clin d’œil à « b Maitrejean » qui a posté précédemment une pancarte d’un village jurassien nommé l’Étoile. »

[1]Ce billet reprend le texte publié dans l’ouvrage Cosmothropos, Les empreintes de l’Espace sur Terre, Observatoire de l’Espace, Collection Musée imaginaire de l’Espace, janvier 2013.
[2]L’inventaire général du patrimoine des monuments et œuvres de la France est fondé en 1964 par André Malraux. Il devient en 2004 l’Inventaire général du patrimoine. Il s’agit d’un recensement ni limitatif ni officiel, simple enregistrement pour mémoire, sous la forme d’une description et d’une explication, dictées uniquement par les exigences scientifiques. La photothèque de l’Inventaire est consultable en ligne sur les bases de données Mérimée (l’architecture), Palissy (les objets), et Mémoire (données iconographiques).

Un commentaire sur “Cosmothropos, réflexions sur un inventaire contemporain

  1. Garry
    14 février 2013

    Très ravis d’avoir pu apporter ma contribution. Dans le cas où le projet prendrait une nouvelle dimension, et si vous recherchez une personne pour chasser le patrimoine spatial, mener l’enquête et réaliser des clichés sur l’ensemble du territoire, je pose tout de suite ma candidature pour ce job.

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Cette entrée a été publiée le 13 février 2013 par dans En images, Notes, Rubriques, et est taguée , .

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