Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Totems manufacturés

Totem @Alain Delorme

La série Totems d’Alain Delorme nous plonge au cœur de la Chine contemporaine et de sa complexité. Sous le ciel bleu d’un Shanghai acidulé, les hommes traversent la ville charriant des amoncellements improbables. Ces colonnes précaires faites de cartons et de chaises apparaissent comme les nouveaux totems d’une société en pleine transformation, à la fois usine du monde et nouvel eldorado de l’économie de marché.

Totem @Alain Delorme

Totem @Alain Delorme

Totem @Alain Delorme

Comme Eugène Atget dans le Paris du tournant du siècle, Alain Delorme dresse  le portrait des petits métiers de la rue shanghaienne. Quand la société chinoise fascine souvent par sa folie des grandeurs, il choisit de porter son regard sur les individus arpentant le bitume de la ville. Dans la forme toutefois, l’auteur s’écarte du style documentaire et de sa neutralité affectée, tout en adoptant une certaine frontalité. L’image s’organise alors en strates horizontales, elle découpe la ville à la manière des archéologues. Du trottoir à l’immeuble, les différents plans s’échelonnent de manière régulière entre les différentes temporalités urbaines : celle du quotidien, de l’éphémère, du mouvement incessant des passants et celle du changement urbain, des chantiers et des nouveaux bâtiments, qui s’inscrit dans un rythme plu lent. Par-delà l’équilibre de ces compositions, l’auteur éclate les règles du genre documentaire, jouant du montage et de la couleur pour nous présenter une sorte de « réalité augmentée ». Il met ainsi au jour les paradoxes de la ville la plus dynamique de Chine.

Dans ces clichés, des hommes juchés sur leurs vélos ou tirant une carriole transportent des pneus, des baluchons, des bouteilles… De cette diversité reste un point commun : ils ne font que passer. Ils traversent les images comme ils parcourent la ville, sans jamais s’installer. Ces migrants venus de toute la Chine sont le cœur de la nouvelle « usine du monde ». Corvéables à merci, ce sont les travailleurs venus des campagnes, ne disposant que de permis de résidence temporaires dans la cité. Une « population flottante » qui est la main d’œuvre du miracle chinois, l’envers de la réussite économique de l’empire du milieu. L’auteur nous donne ici à voir les acteurs d’une ségrégation à la fois urbaine, sociale et économique. Masse laborieuse de la quête de l’idéal de la consommation, ils n’en profitent pas eux-mêmes. Se mouvant dans un Shanghai ensoleillé, aux couleurs vives, ces travailleurs semblent comme déplacés. Alain Delorme réactualise ici la proposition documentaire et s’appuie sur le contraste entre la forme de la représentation, aux coloris presque publicitaires, et les sujets de ses clichés pour souligner cet écart. Ces hommes deviennent les héros de ce nouveau monde dont la force semble décuplée. On les croit capables de toutes les prouesses, maintenant l’équilibre aléatoire de leurs fardeaux insolites avec dextérité.

Car leurs cargaisons s’élancent dangereusement dans les airs, structures éphémères à l’équilibre instable. À la manière des nouveaux réalistes, Alain Delorme désigne ici un morceau de réalité et ce geste confère à ces amoncellements une signification inaperçue. Ils deviennent sculptures, de véritables œuvres d’art. Ici les objets, par nature reproductibles et interchangeables, semblent acquérir à travers leur accumulation une dimension presque sacrée. Suivant le processus de fétichisation, ils perdent leur valeur utilitaire au profit d’une valeur symbolique.

Mais de quoi ces produits « Made in » sont-ils les totems ? Car leur rôle est ici ambigu, étouffant autant qu’ils rendent visibles les travailleurs de la grande ville. D’un côté l’homme est englouti sous les objets, il en est le fervent serviteur, il est submergé par la démultiplication du même. Les objets manufacturés deviennent alors les idoles païennes de la société de consommation. De l’autre, ces sculptures provisoires semblent renverser l’ordre établit, l’individu se distinguant ainsi dans le gigantisme du monde urbain. S’identifiant à cette élévation, l’homme n’est plus lui-même interchangeable et accède à la singularité dans la multitude.

Totem @Alain Delorme

Vertige de la hauteur qui entre en résonance avec l’expansion incessante de la ville elle-même. Réactualisant la proposition des Becher de concevoir les structures industrielles comme les sculptures de notre monde moderne, Alain Delorme créé un écho entre ces totems manufacturés et les constructions de l’arrière-plan. L’espace urbain est toujours en chantier, il se développe en permanence, sans répit. Les gratte-ciels envahissent la ville et s’élèvent toujours plus haut, dans une volonté d’ériger de nouveaux totems toujours plus remarquables, toujours plus imposants. De strates en strates, la Chine millénaire côtoie la puissance industrielle contemporaine. La course n’est plus ici seulement celle des hommes dans la ville, mais aussi celle de la ville vers son avenir.

Avec un regard empreint d’humour et de poésie, Alain Delorme nous installe au cœur du nouveau « rêve chinois ». Loin d’un hymne au matérialisme, ces images mettant en scène la surabondance des objets basculent presque dans l’absurde et laisse entrevoir la complexité d’un pays en train de se réinventer.

Texte rédigé en août 2010

Voir la suite de la série et les actualités des expositions sur le site de l’artiste

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6 commentaires sur “Totems manufacturés

  1. Sylvain Maresca
    3 octobre 2012

    Images magnifiques d’une réalité qui l’est beaucoup moins.

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  2. Thierry Dehesdin
    3 octobre 2012

    C’est un commentaire que l’on pourrait faire sur de nombreuses photos de guerre Sylvain et que l’on pourrait peut-être rapprocher du commentaire d’Olivier Beuvelet sur la conférence de Nick Ut à Sciences Po: « leur rôle est de fournir des vues et, d’une certaine manière, le dogme de la vérité photographique leur interdit tout propos subjectif et tout dévoilement d’une intention esthétique…  » http://culturevisuelle.org/parergon/archives/1688
    Bon là, l’intention esthétique est assumée. 🙂

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  3. sylvie coquillard
    4 octobre 2012

    Je ne suis pas d’accord avec avec le commentaire de Sylvain au contraire je trouve que ces photos transpirent le vrai Shanghai on se retrouve plongé dans la ville d’une façon charmante et fort réaliste.

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  4. Aurore Fossard
    7 octobre 2012

    Merci Raphaële pour ces images et pour l’analyse que tu proposes. Merci aussi aux commentaires de Sylvain, Thierry et Sylvie qui alimentent la réflexion (en tout cas la mienne!). Il me semble pour ma part que la subjectivité fonctionne à plein dans ces photos : ce n’est pas du tout comme cela que j’imagine Shanghai, et je ne suis pas certaine que beaucoup de visiteurs aient ce genre d’images à l’esprit (ou alors les visiteurs omettent régulièrement de décrire la ville de la sorte). Je ne suis jamais allée à Shanghai, seulement à Pékin (ville très différente m’a-t-on dit), mais malgré cela, je trouve qu’un tel usage de la couleur propose au contraire une vision totalement surréaliste – même si le sujet est ancré dans la réalité. Pour ma part, les photographies 9, 4 et 15 renvoient même à des sortes d’images de synthèse, où les formes comme les couleurs crient l’artificialité de la représentation. Je suis donc dans l’incompréhension totale de l’usage d’une telle citation au sujet des images de Delorme : « le dogme de la vérité photographique leur interdit tout propos subjectif et tout dévoilement d’une intention esthétique ».

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  5. Thierry Dehesdin
    7 octobre 2012

    J’ai été trois ou 4 fois à Shanghai. La lumière était toujours très blanche, très plombée, plate et dure. La ville était un chantier permanent avec une poussière présente partout qui laissait peu de place aux couleurs fluos. http://vimeo.com/4881864
    Mais les habitants dégageaient une énergie, une foi en des jours meilleurs, que le coté clinquant et un peu naïf des couleurs d’Alain Delorme évoque plutôt bien me semble-t-il.

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  6. Aurore Fossard
    10 octobre 2012

    Merci Thierry pour cette conversation. D’accord pour l’effet énergique, clinquant et naïf des couleurs qui traduiraient une vérité des gens plutôt que les paysages. Ou de véritables « intentions esthétiques » pour tenter de dire le Shanghai habité par ces énergies :o)

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Cette entrée a été publiée le 3 octobre 2012 par dans En images, Rubriques, et est taguée , , .

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