Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Just married

Une paparazzade... (c) A.F.

Une paparazzade… (c) A.F.

Je m’écarte quelque peu ici de mon domaine de compétence pour ce billet qui est bien plus de l’ordre du témoignage que de l’analyse. Disons les choses clairement, je me suis mariée il y a maintenant dix jours. Et il faut croire que l’on ne se défait pas si facilement de ses habitudes : je n’ai pu m’empêcher d’observer avec curiosité les divers usages fait de la photographie à l’occasion de cette réunion familiale et amicale. Des clichés qui rythment véritablement le déroulement de la journée. De l’arrivée sur le perron de la mairie aux dernières heures de la nuit, on n’y échappe pas. Rien de neuf vous me direz. Mais ce qui m’a véritablement amusée, c’est la diversité des supports convoqués : reflex, smarphone et polaroid se côtoient joyeusement, pour une image qui est simultanément mémorielle, récréative ou conversationnelle.

Sur le perron

La photographie est évidemment d’abord là pour construire la mémoire de l’événement. De 7 à 77 ans, tous les convives sont armés. Les poses sont attendues, la chorégraphie séculaire. Les clichés fusent, et il faut presque faire preuve d’autorité pour rassembler tout ce beau monde sur le perron afin de laisser officier la photographe professionnelle recrutée pour l’occasion [1]. Un peu plus tard dans la journée, l’exercice reprend, cette fois en différenciant les groupes : la famille de l’un, celle de l’autre, les témoins, les copains…. De la mairie au portrait de famille, la photographie est là très classiquement un outil d’affirmation des liens familiaux ou affectifs qui unissent l’ensemble des protagonistes. Cette image conventionnelle fait pleinement partie de la célébration, voire est un élément quasi indissociable de l’événement.

Hors cadre

Un peu comme un pied de nez à cet usage traditionnel de la photographie, les copains avaient organisés un jeu dont le but était là au contraire de mêler les groupes. Le principe est plutôt simple : chaque invité tire au hasard le nom d’un autre, puis doit poser avec lui dans un photomaton bricolé pour l’occasion. A contrario du rassemblement opéré par les photos de groupe, les associations sont alors improbables : la grand-mère et un témoin, l’amie et l’oncle… La photographie est ainsi devenue le prétexte d’un jeu de piste plutôt plaisant. Ces rencontres étonnantes sont immortalisées dans un studio en plein air, constitué d’un cadre avec moulures et dorures à l’ancienne, et avec l’ajout de multiples pastiches. La mise en situation comme les accessoires viennent ainsi souligner l’aspect totalement fictif de ces couples d’un soir [2].

Dans le même ordre d’esprit, nous avions choisi de disposer sur chaque table lors du dîner un appareil numérique jetable. De nouveau la photographie se présente comme l’occasion d’un dialogue, une façon d’engager éventuellement la conversation. Les boissons locales aidant sans doute (nous étions dans le bordelais), les poses se font plus audacieuses et rigolotes.

Enfin, falsification et détournement s’invitent à la fête lors des interventions des parents, amis et témoins. De façon drôle et bon enfant, voilà nos images d’enfance et d’adolescence exhumées et mises en scènes pour venir illustrer des « révélations » sur nos vies passées. C’est là la puissance fictionnelle de l’image qui est sollicitée, dans des mises en forme révélatrices : conférence ou couvertures de journaux, c’est bien à chaque fois le texte qui oriente la lecture de l’image. Un exercice réalisé avec brio, je dois bien le dire !! Nous voilà maintenant en première page de Closer, avec des problématiques presque similaires…

Ils ont dit oui

Car quelle ne fut pas ma surprise de recevoir tout au long de la journée des messages provenant de personnes absentes qui pourtant me félicitaient pour ma robe… Si le compliment est agréable, je reste quand même perplexe : comment ont-ils pu savoir à quoi ressemble ma tenue, secret gardé jusqu’au matin même ? C’était sans compter avec mes ami(e)s ultra-connecté(e)s : des photos avaient été envoyées sur facebook et par textos dès la sortie de la Mairie ! Drôle de sensation que cette paparazzade à laquelle je ne m’attendais pas le moins du monde (curieusement me direz-vous). Car si je suis présente sur les réseaux sociaux, je veille à séparer vie privée et publique, et même dans l’espace privé je reste assez discrète. Sur mon mariage notamment, que je m’étais gardé de mentionner en statut… Patatra ! « Ils ont dit oui » : pas moyen de se défiler.

Cet usage purement conversationnel, souvent lié au numérique, va être aussi associé au cours de la soirée à la technologie argentique via le polaroid. Clic clac, on tire la photo, on la colle dans un album avec un petit mot… ou pour certaine on la glisse dans le portefeuille. Car face à l’unicité de l’objet, le partage implique un choix: la garder ou la laisser ! Et ce n’est pas si facile de se séparer de ces clichés qui sont des souvenirs de ces moments passés ensemble… L’album ainsi constitué au fil de la nuit devient dès le lendemain une relique, objet tangible et précieux que l’on a plaisir à découvrir.

In fine cette image photographique aura été véritablement omniprésente. Elle est là à la fois pour construire et déconstruire le groupe, comme élaboration de la mémoire ou pour partager l’instant. Elle s’installe ici autant dans les pages de l’album que sur le mur de facebook : les pratiques, loin de s’exclure les unes les autres ici, s’ajoutent et se complètent.

Il ne me reste plus qu’à rassembler les clichés des paparazzi amateurs pour mettre en ligne l’album sur google plus… les grands parents auront droit à un tirage plus classique, évidemment!

[1]Soyons d’accord : si je compte parmi mes amis nombres de photographes talentueux, il était hors de question de les solliciter ce jour là alors qu’ ils faisaient parti de mes invités.
[2]Ce dernier aspect m’a été souligné avec pertinence par l’une des participantes, que je remercie.

16 commentaires sur “Just married

  1. Thierry Dehesdin
    26 septembre 2012

    Félicitation et tous mes voeux de bonheur Raphaele
    En ce qui concerne les photographes talentueux « Soyons d’accord : si je compte parmi mes amis nombres de photographes talentueux, il était hors de question de les solliciter ce jour là alors qu’ ils faisaient parti de mes invités », c’était sans doute également le choix de la sagesse. La photographie de mariage est un genre très codifié, avec des attentes précises des différentes générations. Les photographes talentueux auraient à n’en pas douter réalisé quelques images inoubliables, mais seraient probablement passés à coté des figures imposées.

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  2. Sylvain Maresca
    26 septembre 2012

    Tous mes vœux également Raphaële, et merci pour ces aperçus des variations actuelles sur le thème obligé de la photographie de mariage.

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  3. Aurore Fossard
    26 septembre 2012

    Rrrrha, ces paparazzi, une vraie plaie, c’est bien connu. 😉
    Il est clair qu’il est passionnant de voir les différents rôles sociaux tenus par la photographie, au cours des différentes étapes qui rythment la journée du mariage – et elles sont nombreuses. À la fois la photographie maintient et souligne les groupes d’appartenance (famille, témoin, amis), à la fois elle est vecteur de mixité (même si, tu l’as dit, cette mixité reste fictionnelle et s’assume comme telle), à la fois elle offre la possibilité d’avoir des traces très différentes de cette journée. Il semble qu’une seule étape manque au rituel photographique dans ton récit: celle de la photographie à la sortie de l’église, sous le riz – ou les confettis, les pétales de rose, les ballons, des bulles de savon… Mais il me semble que même lorsqu’on ne va pas à l’église, cette étape-là, on n’y coupe pas non plus (à la sortie d’un parc par exemple…).
    Sur les groupes d’appartenance, je ne peux m’empêcher de repenser à une situation pour la moins inconfortable lorsqu’une photographe « officielle », lors d’un autre mariage, à gaiement lancé « aller!! Tous les meilleures amies de la mariée ensemble!! »… Mais qui sont les « meilleures amies de la mariée »?? La gène que cette injonction a provoqué prouve qu’il y a deux usages bien distincts de la photographie lors des mariages : l’un, officiel, qui remonte aux premiers usages de la photographie de portrait au XIXème siècle sur le mode de catégorisation et l’autre, officieux – mais qui tend sérieusement, il me semble, à concurrencer le premier -, qui propose « l’inside story », les images « behind the scene », si chéries par notre société et qui, dans l’imaginaire, sont plus « authentiques ». Le dispositif du faux cadre destiné à faire se rencontrer les individus sous la bénédiction de l’acte photographique est vraiment intéressant car il semble se trouver dans l’entre-deux : il offre une vision décalée de l’image officielle. La multiplication des dispositifs mis à la dispositions des participants au mariage, sur le mode DIY (Do It Yourself, concept qui se développe dans bien des domaines) souligne le caractère précieux, affectivement, des images amateures. Et prouve (si besoin il y avait) l’engouement pour les photos volées ;o)

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  4. Raphaele Bertho
    26 septembre 2012

    @Thierry: Merci 🙂 Je suis bien d’accord avec toi que c’est un exercice spécifique et très codifié. Je m’y suis essayée à la demande de copain, pour rendre service, en jurant à la fin que l’on ne m’y reprendrai plus!

    @Sylvain: Merci encore! J’avoue avoir été inspirée par tes billets et ceux d’André sur une autre variation, celle de la photo estivale 🙂

    @Aurore:Merci de ton commentaire enthousiaste. Tu as raison, je n’ai pas mentionné spécifiquement le lancé de pétale, car c’est ce que j’englobais dans la « scénographie séculaire ». Mais peut-être est-ce une figure autonome? Et je valide absolument ton idée du DIY comme mise à contribution des invités sur le mode du jeu. J’ai assisté à certaines cérémonies où les mariés avaient même décidé de se passer d’un professionnel en comptant uniquement sur les photos faites par les proches!

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  5. Jean François Gornet
    27 septembre 2012

    Tous mes voeux de bonheur ! Et merci pour toutes ces reflexions.

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  6. André Gunthert
    27 septembre 2012

    Bravo pour le mariage et pour l’auto-analyse! (ce qui me fait penser que certains membres de Culture Visuelle ont expérimenté récemment les joies de la parentalité, autre grand moment photographique qui pourrait peut-être faire l’objet de retours similaires… 😉 )

    La diffraction de l’information que tu décris et son caractère définitivement incontrôlable et pluriel sont des phénomènes fascinants qu’il importe de saisir au plus près de nos comportements. L’omniprésence et la versatilité de la photographie est un autre trait crucial, souvent enseveli sous le poncif du « trop d’images », alors même que cette diversification et cette empreinte sont les indicateurs de l’utilité croissante de ce qui est plus que jamais le principal outil de socialisation de nos vies « privées »…

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  7. Raphaele Bertho
    27 septembre 2012

    @Jean-François et André: Merci beaucoup.

    @André: Je ne saurai mieux le dire. Ce qui est paradoxal ici c’est que finalement le mariage qui est ressentit comme un évènement privé est en réalité un fait public, sanctionné notamment par la publication des bans… Comme pour le mur de Facebook, son statut personnel est en fait illusoire 🙂

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  8. Louise Merzeau
    27 septembre 2012

    @raphaelle
    Il est bien personnel, mais c’est toute une face de la personne qui a basculé dans la sphère publique.
    Non comme des frontières qui tomberaient, mais comme des cercles concentriques et recursifs.
    Tout comme ton billet lui-même, à la fois trace, analyse et partage, le démontre…
    Et bien sûr, tous mes vœux de bonheur 😉

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  9. PCH
    28 septembre 2012

    N’est-ce pas aussi dans le processus (ou les deux dispositifs précisément mis en place si j’ai bien compris : surtout la présence des appareils jetables, mais aussi les portraits de couples) qu’on peut déceler la présence d’un ethnocentrisme propre à votre cérémonie ? (il faudrait voir si pour un mariage dont les centres seraient des cinéastes, vidéastes, par exemple, on aurait des caméras et des films plus nombreux).
    Pour votre mariage, l’alliance, le pacte : tous mes voeux… ( par exemple, ce sont surtout il me semble les cérémonies à présupposé positif dont on aime garder le souvenir) (nous manquent des photos d’enterrements-sauf de vie de garçon, ou de vie de jeune fille- à moins qu’ils ne soient officiellement réalisés (cour des Invalides…), ou d’entrée à l’hôpital…).Merci de nous faire partager ces moments en tout cas.

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  10. Thierry Dehesdin
    28 septembre 2012

    @ PCH A l’époque où les appareils argentiques jetables tiraient tout le marché photographique de la surface sensible, la mise à disposition d’appareils jetables sur les tables était un grand classique des mariages. Par contre, à part les tables des enfants, la plupart du temps il n’y avait que deux ou trois photos d’exposées par appareil dans les deux ou trois expériences que j’ai été amenées à connaître.

    Mais par contre avant Raphaele, je n’avais jamais entendu parler de personnes ayant utilisé un jetable numérique et je pensais que ce concept était plus ou moins resté un vaporware.

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  11. Alex
    1 octobre 2012

    J’aime beaucoup cet article qui explique à merveille (probablement parce que je suis du même avis que toi, donc manquant peut-être d’objectivité) la relation de chacun à l’image. Lorsque tu es dans l’instant, tu ne t’en rends pas vraiment compte, mais à lire ton décryptage, j’ai revu toutes les scènes de votre mariage avec les bonnes impressions et je me remémore en souriant chacun des convives essayant de fixer un mouvement éphémère de cette soirée.
    Encore toutes mes félicitations à vous 2.
    Des bises.

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  12. Lorraine
    2 octobre 2012

    Félicitations, et tous mes vœux de bonheur !
    Lire cet article m’a remémoré l’impression identique que j’avais ressentie lorsque des commentaires sur Facebook (pourtant très positifs et agréables à lire) m’avaient fait réaliser que les photos de mon mariage n’avaient plus de secret pour personne, j’étais vexée…Moi qui avait souhaité « contrôler » leur diffusion (afin de prendre le temps nécessaire à la sélection, la réalisation d’albums, etc) – « wishful thinking » comme on dit…Grossière erreur de croire que les images de cet événement, vécu comme si personnel, nous appartiennent !
    @André : et oui, ce qui se passe avec la parentalité au niveau des images est tout aussi fascinant. J’observe, je prend note…;-)

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  13. Raphaele Bertho
    2 octobre 2012

    @ Alex et Lorraine: merci de vos commentaires!
    Tout comme le mariage, il semble que cette expérience soit à la fois privée et finalement partagée 🙂

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  14. Pingback: Hapax d’un souvenir d’août 1952 | Fovéa

  15. Pingback: Avant de partir | Espaces Réflexifs

  16. Molly
    25 mars 2017

    Your post captures the issue pelftcery!

    Aimé par 1 personne

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Cette entrée a été publiée le 26 septembre 2012 par dans Notes, Rubriques, et est taguée , , , .

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