Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Anomalie projective

Les écoquartiers ne protègent pas de la pluie

Au cours de mes recherches sur les images projectives accompagnant la promotion des écoquartiers Bordelais [1], je me suis trouvée confrontée à cette représentation pour le moins incongrue. Sous une pluie battante, on est loin ici de l’univers idyllique des nouvelles constructions, fait de jardin verdoyant et d’immeubles étincelants sous un soleil perpétuel.

La Nouvelle Agence, Ecoquartier Ginko, ilot Canopée

Cette image est présentée sur le site d’une agence d’architecte bordelaise, La Nouvelle Agence, laquelle a été sollicitée pour la conception d’un immeuble au sein du nouvel écoquartier Ginko, réalisé par Bouygues et faisant partie intégrante de la politique urbaine Bordeaux 2030 [2]. Anomalie isolée dans l’opération de communication, elle contraste clairement avec les autres représentations du même projet présentées tant par les concepteurs que le promoteur.

La mise en parallèle de ces diverses images projectives [3] permettent de souligner ici leurs caractéristiques propres, faisant ainsi suite aux billets de Sylvain Maresca et de Marie-Madeleine Ozdoba. Il s’agit d’observer le même projet urbain sous plusieurs angles, adoptant les points de vue proposés par les acteurs du projet. On constate alors que ce qui semble déterminer les parti-pris visuels, ce n’est pas l’objet de la représentation, ni même son auteur, mais le destinataire.

Site de Bouygues – Ecoquartier Ginko, ilot Canopée (Capture mars 2012)

A contrario, les images mises en ligne par la Nouvelle Agence sont plus travaillées. Dans un style que je me tenterai à qualifier de « pictural », l’image cette fois ouvre la perspective, replaçant l’immeuble conçu par les architectes au centre de la représentation tout en hésitant pas à entailler le bâtiment voisin. La lumière est beaucoup plus diffuse, les figurants ont disparu, ciel et eau ne sont plus d’un bleu pantone. L’ensemble est composé dans une palette de couleur pastelles, avec une prédominance des nuances de vert. Si cette représentation semble plus « crédible », on est néanmoins très loin du « photo-réalisme », du fait de la transparence de certains arbres et surtout la quasi disparition de l’immeuble au bout de la perspective, dont les volumes s’esquissent néanmoins dans le ciel.

Site de La Nouvelle Agence – Ecoquartier Ginko, ilot Canopée (Capture mars 2012)

Ce qui semble curieux ici, c’est l’absence de véritable mise en avant de l’architecture de la Nouvelle Agence par rapport à l’immeuble en avant plan (qui n’est pas leur œuvre). Un parti-pris qui s’éclaire au regard d’un autre corpus d’images: celui des architectes mandataires de la maîtrise d’œuvre. On retrouve sur leur site la même vue, cette fois en plan large, qui présente l’ensemble de l’ilot. Il semble que cette image ai été initialement produite non pas pour promouvoir uniquement l’œuvre des architectes de la Nouvelle Agence, mais pour visualiser la cohérence de l’ensemble de bâtiment. On peut faire l’hypothèse qu’elle intervient à un stade antérieur du projet ( quand les éléments de voirie n’ont pas encore été déterminés) et qu’elle est destinée à circuler d’abord en interne, auprès des acteurs. Ainsi la composition met en exergue bien plus une ambiance qu’elle ne permet de visualiser le projet.

Site de l’Agence d’architecture Brochet-Lajus et Pueyo (capture mars 2012)

La Nouvelle Agence « réutilise » donc ce visuel en le recadrant afin d’illustrer son propre site, tout en la faisant cohabiter avec deux autres vues, inédites cette fois. La première, une vue de l’arrière du bâtiment, se conforme aux codes de composition et de coloris de l’image projective. Plus détaillée que la vue précédente, elle n’est néanmoins pas aussi habitée que la vue promotionnelle de Bouygues. Seul deux personnages « donnent l’échelle », les balcon sont vides et les cerisiers sont en fleurs.

Site de La Nouvelle Agence – Ecoquartier Ginko, ilot Canopée (Capture mars 2012)

La seconde est cette « anomalie projective » qui a attirée mon attention. Non pas seulement du fait de sa forme, mais aussi du fait de son support de présentation. Ce visuel a sans doute été produit sur la commande des architectes : leur bâtiment est au centre de la composition, son aspect est bien mieux finalisé que dans les autres représentations, avec l’ajout de détails, de textures et de lumières émanant de l’immeuble ce qui le rend plus « habité ». De plus l’image n’est pas présentée comme un détournement temporaire des outils de l’infographie à des fins artistiques ou de prouesses techniques, comme c’est le cas de certains travaux. Ici l’image a une position prééminente dans la mise en scène par les architectes de leur travail : elle figure en « page de garde » de la galerie présentant le projet. Son ambiguïté tient du fait qu’elle se conforme à un certain nombre de codes formels propres aux images projectives classiques, à l’exclusion évidente de la météorologie. Sa composition intègre ainsi un avant-plan végétal qui structure le cadre, dans un rendu pratiquement photo réaliste, et l’ajout de deux passants qui encore un fois « donnent l’échelle’.

Alors pourquoi ce choix qu’une vision automnale? Afin d’aller au bout d’un certain réalisme? Quel est le véritable destinataire de cette image? Est-ce une volonté de se démarquer en présentant un visuel décalé? Ou s’agit-il d’une critique du projet urbain mené par Bouygue et la ville de Bordeaux [4] ? Ou plus largement du récit associé aux écoquartiers, eldorado contemporains?

[1]Ces recherches sont menées dans le cadre de l’ANR Pagode.
[2]Sur le même sujet voir le billet Il était une fois demain…
[3]Je n’ai malheureusement pas réussi à identifier les infographistes auteurs de ces images.
[4]Dans ce cas les autres acteurs ne sont pas rancuniers, La Nouvelle Agence vient de recevoir pour ce bâtiment le prix de l’esthétique 2012 des Pyramides d’argent de la Fédération des promoteurs Constructeurs Aquitaine.

11 commentaires sur “Anomalie projective

  1. Thierry Dehesdin
    1 juin 2012

    Cette vision me semble encore moins photo réaliste en tant que vision automnale, que la vision printanière selon Bouygues. Par contre la recherche esthétique me semble très supérieur.
    Instinctivement, en regardant ces deux images, j’ai le sentiment que le bâtiment sur ta première illustration est plus haut de gamme. Et c’est vraiment l’ambiance de l’image parce que lorsque je le découvre sur la deuxième photo, il me semble très quelconque. Ca n’est donc pas lié à son architecture.
    Ca n’est finalement peut-être pas si incongru que ça en tant que stratégie de communication. En découvrant une image qui manifeste à la fois une volonté esthétique et le désir de se démarquer du modèle dominant, je suppose que le bien qu’elle représente est destiné à un public esthète que l’on ne peut confondre avec le tout venant des aspirants propriétaires. Je dois être la cible du promoteur.:)
    L’inspiration graphique me semble une version soft des jeux vidéos et de certaines BD.

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  2. jean-marie desgrolard
    2 juin 2012

    @C’est peut-être une invitation à s’abriter (avoir un logement). Cependant l’eau fait barrière. Protection, îlot, et privilèges peuvent se dégager implicitement. Aussi, bien d’accord avec Thierry sur une clientèle plutôt esthète.
    Dans tout ça la question du désir semble émerger de ce premier plan coupé (feuilles érable en haut et végétation en bas) à la sortie d’un bois et d’une aventure difficile (condition météorologiques, métaphore d’un contexte économique difficile), on découvre un paradis protégé.

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  3. Merci beaucoup de partager ici cette enquête, qui montre très bien la manière dont les images circulent – et se multiplient – entre différents acteurs du projet, faisant l’objet de modifications plus ou moins importantes au passage (recadrage, ajout de personnages, d’arbres, etc.).
    De plus, on voit qu’en particulier dans le cas de l’urbanisme, le projet fait l’objet de « campagnes d’images » successives, les informations se précisant de plus en plus au fil du développement.
    La différence entre les images Bouygues et celles des architectes / urbanistes est en effet frappante, le « style promoteur » se caractérisant par une vision qu’on pourrait peut-être qualifier de plus « naïve »…
    Mais ce que montre aussi ton billet, c’est l’importance du savoir-faire des illustrateurs, qui, me parait-il, est en cause dans l’anomalie que tu as détectée. Pour tenter de répondre à la question sur le pourquoi du choix d’une telle vision automnale pour illustrer le projet de La Nouvelle Agence, j’émettrais quant à moi l’hypothèse que l’image « pluvieuse » est une tentative pas tout à fait aboutie, d’imiter des rendus d’illustrateurs de renom tels que ceux-ci, dont les images se trouvent facilement en ligne et servent probablement d’inspiration à plus d’un(e):

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  4. Raphaele Bertho
    4 juin 2012

    @Thierry et Jean-Marie: Je retiens l’hypothèse de l’esthète. En tous les cas, il s’agit ici d’une volonté de se démarquer avec le choix d’un visuel décalé, qui présente en effet l’immeuble comme un refuge, demeure chaleureuse qui protège ses habitants des aléas des intempéries extérieures (au sens propre comme au figuré, pourrait-on supposer).

    @Marie-Madeleine: Merci de ta mise en perspective de cette ébauche d’enquête. En effet ici c’est le savoir-faire de l’illustrateur qui semble mis en avant, ce qui me questionne c’est la reprise de cette image par les architectes.En parcourant la version MAJ de leur site, j’ai repéré deux autres visuels évoquant des temps nuageux, sans jamais aller jusqu’à la pluie diluvienne.
    Si l’on analyse cette image au regard de tes exemples, ces derniers se démarquent leur aspect véritablement dynamique, à travers la construction des différents plans et la mise en scène de personnages au premiers plans. Ici la quasi-absence de personnage et surtout l’avant-plan végétal répondent bien plus aux codes de la représentation en perspective, une sensation à laquelle s’ajoute cet immeuble « non rendu » sur la gauche. Du fait qu’elle appartient clairement aux images d’architecture, l’absence de respect des normes d’ambiance est d’autant plus curieuse ici. Sans doute un essai non abouti, ainsi que tu le suggères.

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  5. Oui, c’est l’immeuble « pas fini » sur la gauche qui met définitivement la puce à l’oreille 😉 L’anomalie vient peut-être d’avoir voulu combiner l’esthétique dynamique/mise en scène que requièrent les effets atmosphériques tels la pluie, avec un cadrage et un avant-plan « classique ».
    En tout cas, c’est quand-même plus intéressant que s’ils avaient fait un ciel bleu comme tout le monde, et je vous rejoins complètement sur l’hypothèse de l’esthète!

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  6. jean-marie desgrolard
    4 juin 2012

    @{ quel est le rôle de la pluie ? si on peut considérer l’influence d’illustrateur comme probable ; il suffit aussi de taper « baiser sous la pluie » au cinéma dans google images ( http://www.google.fr/search?tbm=isch&hl=fr&source=hp&biw=1600&bih=727&q=baiser+sous+la+pluie+au+cinema&gbv=2&oq=baiser+sous+la+pluie+au+cinema&aq=f&aqi=&aql=&gs_l=img.12…4669.17653.0.20780.30.6.0.24.24.1.870.1893.1j2j5-1j1.5.0…0.0.pa_fLTnt3_I ) pour avoir toute une serie d’images qui me conduisent à cette reflexion : comment refroidir une future passion torride entre une future architecture et son futur habitant ? entre un désir d’habiter tout de suite et l’habitat fictif lui-même ?!

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  7. Jessica de Bideran
    4 juin 2012

    Bonjour Raphaële et merci pour votre approche des images projectives.
    Pour info, une partie des images de synthèse promotionnelles présentées par Bouygues a été réalisée par un studio d’infographie Bordelais : http://www.axyz.fr/-les-trophees-de-l-amenagement-2010-2011-remporte-par-bouygues-immobilier.htm
    Ayant souvent travaillé sur des projets patrimoniaux avec les infographistes de cette agence, j’ai eu l’occasion de constater que la réalisation d’images « incongrues » est souvent vertement rejetée par les promoteurs… Ce qui est effectivement moins vrai pour les agences d’architectes.

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  8. Raphaele Bertho
    4 juin 2012

    @Jean-Marie: Donc il s’agirait là de la version érotisée des visuels écoquartiers? La fiction se complexifie….

    @Jessica: Merci beaucoup pour la référence. Je serai ravie de les rencontrer à l’occasion, les images présentant les balcons dans des ambiances nocturnes me questionnent aussi…

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  9. Jessica de Bideran
    5 juin 2012

    @ Raphaële : Si vous le souhaitez, je peux vous envoyer un mail avec les coordonnées de ce studio… Il faut que je me renseigne sur l’infographiste qui a précisément travaillé sur ces images.

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  10. Jean-marie desgrolard
    9 juin 2012

    @Raphaël: oui, ce n’est pas à exclure, pas plus qu’autre chose, la publicité de voiture utilise aussi la pluie et la route mouillée autrement que pour des raisons de sécurité?

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  11. Jean-LuK
    23 juillet 2012

    Bonjour,
    Il ne me semble pas qu’il y ait élimination d’éléments entre ces images, mais simplement un choix de points de vue ou, pour le dire autrement, de localisations de l’observateur fictif. Celui-ci peut d’ailleurs être placé à des endroits où il est peu probable qu’un curieux se serait situé, dans l’eau en autre.
    Dans la vue en question, l’observateur est situé beaucoup plus près de l’immeuble que dans la seconde image, ce qui explique la quasi-disparition de ce dernier. Ensuite, il y a l’utilisation du grand angle, même d’un ultra-grand-angle, ce qui est systématique en architecture moderne, le seul qui permette de sublimer des bâtiments cubiques, pourvu qu’on ne les observe pas de face comme dans les représentations de l’architecture classique.
    Le passage d’images du printemps, puis de l’automne participe de la création de simulations toujours plus réalistes, mais contrôlables et idéalisées ; ce sont avant tout des objets publicitaires.
    Un élément que personne n’a relevé, c’est la luminosité de cet immeuble sous la pluie, c’est ce qui est irréaliste. Les plafonds des terrasses sont noyés sous des lumières venues de l’intérieur dans pratiquement tous les logements ; pas très écologique en plein jour… Je prends le pari qu’une fois l’immeuble construit, il sera impossible à un photographe de réaliser une telle image. Une confrontation qu’il serait pourtant sain de réaliser a posteriori, même si ces créations infographiques sont protégées par le droit d’auteur, cette protection étant une façon de se mettre à l’abri de telles démarches, sans parler de l’absence de droit de panorama en France ; l’architecture s’impose à nous, confisque l’espace, mais il n’est pas question de critiquer celle-ci sans encourir les foudres des architectes.
    Je suis proprement effaré de constater qu’actuellement d’anciennes infographies continuent d’être employées en communication alors que ce qu’elles représentent est physiquement disponible, mais se révèle être beaucoup moins séduisant que l’image fictive.

    P.-S. Vous parlez tous bien compliqué ! l’abus du terme ontologie et de ces déclinaisons en particulier ; il m’est toujours difficile de cerner ce que cela recouvre effectivement, malgré Wikipédia ! Il y a très probablement des termes plus limpides pour dire la même chose…

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Cette entrée a été publiée le 1 juin 2012 par dans En images, Les Unes, Notes, Rubriques, et est taguée .

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