Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Icônes fast-food

« Commandez les unes mythiques de Libération en format encadré » : en quelques clics, vous pouvez acheter votre Une de Libé ré-éditée sous cadre, en poster ou carte postale… Une offre qui n’est pas inédite certes, mais qui se présente ici sous un jour original. En effet, quand il s’agit le plus souvent de commercialiser des couvertures vintages, Libé nous propose du matériel journalistique parfois presque « live » comme la Une du 7 mai dernier.

Capture d’écran du site de Libération

Le passage des pages du journal aux cimaises des intérieurs individuels [1] est donc quasi instantané pour notre « Président normal ».  Dotée d’une prosécogénie particulière, comme le souligne André Gunthert, la Une de Libé tient une place singulière dans le champ médiatique français. En témoigne le nombre de billets consacrés à son analyse sur cette plateforme [2].

Plus qu’une simple médiatisation de l’événement, elle joue régulièrement le rôle d’événement médiatique en elle-même [3]. Et Libé exploite très bien bien cette dimension, en publiant par exemple sa Une la veille de sa parution dans une image en basse définition ce qui facilite son appropriabilité et sa diffusion sur les réseaux sociaux. Une répétition qui est d’ailleurs une des condition du passageau statut d’icône d’une représentation, laquelle se retrouve associée dans la culture commune à un fait historique.

Ici le journal semble vouloir court-circuiter le processus qui, progressivement, isole une représentation et lui confère ce statut. L’industrie culturelle autoproclame son icône pour consommation immédiate.

Mise à jour du 5 juin 2012: Voir l’article Icônes fast-food, la suite, ou la Une officielle en prêt-à-exposer.

[1]Je détourne ici la la formule qualifiant le devenir de l’image de presse « Des pages de journeaux aux cimaises des musées ».
[2]Notamment par André Gunthert, Olivier Beuvelet et Grégory Divoux.
[3]J’emprunte là la formule à Olivier Beuvelet.

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33 commentaires sur “Icônes fast-food

  1. André Gunthert
    18 mai 2012

    La vision traditionnelle du journalisme, comme celle de l’art, se construit sur l’oubli ou la dissimulation de sa dimension économique. Et tout comme la sociologie de l’art rappelle aux esthètes les semelles de plomb du commerce, il est bon de ne pas oublier le caractère opportuniste de l’appropriation médiatique (voir également: http://culturevisuelle.org/icones/2047 ).

    L’évolution de la Une de Libé depuis 1981 mériterait à elle seule une thèse d’histoire. Alors que cette forme médiatique présente généralement les caractères d’un programme qui invite à poursuivre la lecture, on pourrait dire qu’aujourd’hui, le quotidien Libération tout entier n’est plus que le support d’un exercice d’affichage qui est devenu le principal produit de l’entreprise. Sa commercialisation sous forme de produits d’édition autonomes, en attendant les cartes postales, les cendriers ou les porte-clés, est la suite logique de ce renversement…

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  2. peweck
    18 mai 2012

    Il me semble que la une des journaux a toujours servie d’affiche, de mise en valeur de l’information et du support (puisque c’est le support qui filtre et met en avant l’info) dans les kiosque à journaux, avec le crieur…

    De plus, Libé a eu un passé militant, l’aspect « une-propagande » doit encore être dans quelques esprits du journal.
    Les icônes de la révolution (Le Che par exemple) ont depuis longtemps été récupérés et marketisés (en tee-shirt, autocollant, carte postale, affiche, campagne publicitaire…). Vendre des vrais héros est plus existant pour un publicitaire que de vendre une brosse à dent, le produit de base possède une force en soi bien supérieure. Ainsi le croisement du passé militant du journal, de la pub et des outils de com’ d’aujourd’hui me semble évident, c’est le contraire qui aurait été étonnant.
    Je pense que si on doit analyser aujourd’hui ce genre de phénomène, ce n’est pas tant dans l’utilisation des outils que dans ce qu’ils révèlent (souvent en creux) ou dans ce qu’on en ressent et principalement le fait que la forme prend le pas sur le fond.
    Comme il n’y a plus de grands récit collectifs, on tente de s’en inventer un en icônisant le nouveau président qui n’a encore rien fait mais dont l’ascension au pouvoir présidentiel fait déjà l’objet d’une épopée. Sur ce plan là, Sarkozy était mille fois meilleur, sans doute parce qu’il savait (?) que le pouvoir n’apportait rien d’autre que la représentation de lui-même.

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  3. Raphaele Bertho
    18 mai 2012

    @André: Merci pour cette mise en perspective bienvenue. Cette dimension économique est effectivement dissimulée, souvent sous le sceau d’une évidence qui se passe de commentaire. La naturalisation de cette consommation qui participe à la production industrielle des icônes me semble assez fascinante (assez pour une thèse, je suis d’accord).
    Pour ma part j’attends avec impatience le calendrier réalisé avec les Unes de Libération, ce qui permettrait d’aller plus loin dans le désir de célébration et de commémoration 🙂

    @Peweck: Je suis bien d’accord avec votre conclusion. Ici l’industrie culturelle se propose d’écrire l’histoire avant la lettre!

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  4. Alexie Geers
    18 mai 2012

    Pour rebondir sur la discussion, il n’y a pas encore le calendrier à ma connaissance 😉 mais bien des livres, celui sur les Unes, justement (http://archives.liberation.fr/livre-les-unes-de-libe.html) et celui sur les portraits aussi (http://livre.fnac.com/a2897944/Collectif-Portraits-Libe-1994-2009)… on dit des goodies non ?!

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  5. Raphaele Bertho
    18 mai 2012

    @Alexie: Merci pour les références. As-tu lu le livre sur les Unes? Car j’ai l’impression qu’il s’agit plus d’auto-célébration que d’analyse. Un autre goodies?
    Sur le terme, j’avoue que je suis hésitante. En effet, les goodies sont présentés comme les produits dérivés de séries, de films, bref de purs produits des industries culturelles…. mais pas de journaux. En tous les cas, la question semble d’elle-même valider la qualification de Libération comme appartenant au champ de l’industrie culturelle.

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  6. Thierry Dehesdin
    18 mai 2012

    Ce qui m’étonne dans la vente en produit dérivé de la « Une » en live ou presque au format d’origine c’est que, dans la logique économique du marché de l’art, j’aurais supposé que c’était la couverture achetée chez mon marchand de journaux, et sans doute encore disponible sur un coin de mon bureau ou sous la table du salon, qui était assimilable à un original.
    J’aurais imaginé que ce n’est que lorsqu’elles sont devenues introuvables que les « Unes » prenaient éventuellement une valeur marchande supérieure à la la valeur faciale du jour de leur vente.

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  7. Patrick Peccatte
    18 mai 2012

    Petit rappel d’un gadget marketing qui marque une étape importante dans cette stratégie d’affichage: la Une du 11 mai 1981 était parfumée à la rose. Elle n’est pas en vente sur la boutique Libération. Par contre, la Une du 12 mai (Enfin l’aventure) est en vente.

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  8. Alexie Geers
    18 mai 2012

    Je les ai à la maison si tu veux jeter un oeil 😉
    Il s’agit en effet de livres de célébration, et également, comme le montre Audrey avec la question des commémorations, un moyen de valoriser économiquement un travail une seconde fois (ou 10e fois). Ce qui fait une pierre, deux coups : on célèbre et transforme de fait Libé en objet culturel valorisé/légitime (puisqu’il mérite un gros livre!), et on rentabilise, ce qui confirme malgré tout qu’on est bien face à une industrie. Vendre une Une encadrée c’est tout pareil : valoriser (un cadre = art) et rentabiliser…

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  9. Raphaele Bertho
    18 mai 2012

    @Alexie et Thierry :Effectivement on peut identifier ici un processus qui n’est pas nouveau de valorisation / rentabilisation. Mais ce qui est intéressant dans cet exemple spécifique, c’est que cette valorisation reprend la forme de la légitimation artistique. Sans respecter, comme tu le note Thierry, les normes de valeurs habituelles qui reposent notamment sur le vintage, lequel implique, dans sa définition même, un processus temporel plus ou moins long. Or ici on est dans une économie de marchandisation immédiate. Une urgence qui rend l’ensemble d’autant plus visible.

    @Patrick: Merci pour le rappel. L’histoire et l’analyse de cette stratégie marketing autour de la Une de Libé seraient décidément des perspectives passionnantes!

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  10. Audrey Leblanc
    18 mai 2012

    L’étonnement suscité par ce type d’offres venant de publications (photo)journalistiques révèle bien je crois les malentendus dont elles font l’objet. Produire une image coûte cher, la réutiliser ne coûte pour ainsi dire rien. Comme le dit André, recycler du matériel iconographique sous des formes bien connus de l’industrie du tourisme, par exemple, est un reflexe attendu de ces industries du photojournalisme. Industries qui, comme le rappelle Alexie, ont bien compris qu’outre l’intérêt économique de l’opération, celle-ci produit, en plus, de la valorisation culturelle pour leurs objets. Que le modèle de l’art soit convoqué pour donner du poids et surtout du sens culturel à ces procédés de valorisation (au 2 sens du terme) n’a rien de nouveau et a fait l’objet de nombreux travaux (ceux de Gaëlle Morel, par exemple).
    Ce que cette récupération de modèle culturel montre surtout, c’est combien la description de nos pratiques culturelles aujourd’hui est en décalage avec nos pratiques effectives.
    Décrire le photojournalisme (le travail médiatique) comme une pratique culturelle revient pour l’instant nécessairement à en rapprocher les fonctionnements de ceux de l’art puisque culture et art sont aujourd’hui massivement confondus dans la description qui est faite des pratiques culturelles. Description qui accorde une place circonscrite aux pratiques païennes dites « populaires ».
    Revenir sur ces descriptions erronées, c’est tout le travail d’André en ce moment et l’enjeu de sa proposition actuelle d’une autre description des pratiques culturelles (distinguée / globale) qui permet, entre autres, de prendre en compte le médiatique aussi sans le plier à des référents artistiques pour le faire exister culturellement.

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  11. Gaby David
    19 mai 2012

    Parmi/Dans des industries culturelles les livres, films, vidéoclips, Unes, etc., rajoutent et produisent de la valeur à la médiatisation des événements.
    Avec cette valeur culturelle et symbolique rajouté, ces productions deviendront merchandising (ou goodies), puis des objets « merchandisables » et ensuite peut-être, dans l’avenir pourront même cotiser au marché en tant qu’objets historiques.

    Cette opération de marchandisation de l’événement ne garantisse pas un succès commercial, mais la diffusion de ces objets s’avère davantage importante pour la construction du mythe relatif à ces moments historiques.

    Comment un événement se transforme-il en bien culturel/produit consommable et rentre ensuite dans l’économie ? Quelle est la relation entre ‘culture et économie’ et ‘sens et production’ et/ou ‘production du sens’ ? cela sont, il me semble des questions clés pour nous 😉

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  12. Raphaele Bertho
    20 mai 2012

    @Audrey: Si je suis bien d’accord avec toi que cette réutilisation est devenue monnaie courante, je pense néanmoins qu’il y a là une différence à faire d’avec le destin des images photographiques. En effet, d’une part cette réutilisation de la production journalistique pourrait se faire par exemple par l’édition de fac-similés du numéros, or là le choix est d’en extraire la Une comme un objet autonome. De plus Gaëlle Morel a étudié avec précision le passage des photographies des page de la presse aux cimaises de musées (je détourne sciemment l’expression dans mon billet), et non des pages des journaux. D’ailleurs, le travail est souvent de recontextualiser ces images extraites de leur contexte de publication d’origine. Ici c’est le contexte de publication qui est exposé, et cette fois dans les intérieurs privés. Les problématiques se déplacent donc clairement, ce n’est plus le même objet, ni le même espace d’exposition pour une légitimation finalement différente.

    @Gaby: « Comment un événement se transforme-il en bien culturel/produit consommable et rentre ensuite dans l’économie ? » La question est cruciale, je suis d’accord avec toi. Libé nous répond ici: en quelques clics, avec un joli cadre:)

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  13. Audrey Leblanc
    20 mai 2012

    Merci pour ta réponse Raphaële et la conversation 😉 En l’occurrence, je pense que nous ne faisons pas la même analyse. Je ne considère pour ma part pas que le choix d’isoler la Une comme objet culturel déplacent les problématiques: je pense au contraire que ç’en est une continuité, et une continuité révélatrice. Pour moi, les mécanismes à l’oeuvre sont exactement les mêmes que dans les cas décrits par G. Morel, par exemple. L’objet a l’air d’être différent parce que c’est une forme éditorialisée (la Une). On retrouve cette même tendance dans l’évolution de la considération des planches contact ou des tirages de presse aussi: ces autres formes de productions médiatiques sont érigées en objets culturels de valeur… sous le patronage des mécanismes de valorisation de l’art. Ou pour le dire autrement encore (la reformulation d’idées est vraiment un des enjeux principaux des commentaires :D), dans tous ces exemples, les mécanismes et les objets médiatiques ne sont adoptés et décrits comme culturels qu’à la condition de ressembler aux codes de l’art.
    Dans une telle démarche ou description, ce qui passe à l’as ce sont précisément les caractéristiques ou spécificités du système médiatique… Ce qui est un problème quand même ;-). Encadrer une Une de Libé, c’est certes encadrer un objet éditorialisé mais c’est aussi ne pas discuter le travail d’éditorialisation, par exemple. Publier un extrait de planche-contact (cf. le dernier bouquin publié par Magnum), c’est valoriser l’outil de travail sans jamais décrire le travail d’editing (intégrer l’éditeur) dans l’élaboration des représentations médiatiques etc.
    Je pense qu’un vrai déplacement des problématiques serait de savoir décrire les objets culturels sans avoir besoin qu’ils soient « artistiques ». Pour les productions médiatiques comme pour d’autres (j’allais dire productions des industries culturelles).

    Pour ce qui est du recours au fac-similés, pour ma part, je l’ai pour l’instant surtout observé dans le cadre de n° ou dossiers spéciaux publiés à l’occasion de dates anniversaire des événements, ce qui soulève d’autres questions, à mon avis.

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  14. André Gunthert
    20 mai 2012

    Le problème ne me paraît pas tant d’appliquer à la Une des formes de valorisation décoratives (que vous liez les unes et les autres un peu vite à l’œuvre d’art…) que de constater que cette valorisation émane du même lieu que la production de l’objet éditorial. Peut-on être juge et partie de la mythologisation ou de l’iconisation? Qu’on décrive sur Culture Visuelle les liens entre espace médiatique et communication est une chose, mais il n’en reste pas moins que la justification symbolique du travail journalistique continue à dépendre d’une étanchéité supposée des deux domaines – comme le prouve Sylvain Bourmeau, qui n’intervient ici en commentaire que pour nous assurer de la parfaite objectivité des choix éditoriaux effectués. La Une tire sa légitimité de son rapport à l’événement, dont elle doit rester la servante. Inverser le rapport et affirmer qu’on se sert de l’évenementialité pour commercialiser des produits graphiques me paraît une approche très différente et strictement intenable par quelque acteur que ce soit (même si de fait elle correspond de plus en plus à ce qu’on observe à Libé).

    L’espace mythologique qui permet de métamorphoser un traitement éditorial en memorabilia est celui de l’Histoire (avec un grand H). Dans cette mythologie, il n’y aura jamais de couverture mémorable de Libé en dehors d’un grand événement. En effet, comme dans le tourisme, posséder ou afficher une couverture du jour mémorable est une façon de s’approprier une relique de l’événement. C’est très différent d’un produit graphique quelconque (et aussi très différent de l’artification du photojournalisme décrit par Gaëlle, dont la valeur décorative dépend au contraire d’une décontextualisation de l’image).

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  15. Audrey Leblanc
    20 mai 2012

    @ André: Je comprends bien la distinction finale de ton comment entre artification du photojournalisme et reliques d’un grand événement que peut être une Une (à condition,comme tu l’indiques de croire en le fait que la Une n’est pas d’abord une gageure graphique et talentueuse qui pourrait flirter avec etc.).
    Mais alors, l’interrogation peut être retournée à l’histoire culturelle, en charge de discuter des espaces symboliques, non?

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  16. André Gunthert
    20 mai 2012

    « l’interrogation peut être retournée à l’histoire culturelle » Tu peux préciser ta question?

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  17. Audrey Leblanc
    20 mai 2012

    C’est pas simple parce qu’il y a beaucoup de pistes de discussions/réflexions dans ce billet et ses comments.
    Ce qui m’intéresse le plus (à titre personnel) est la façon de décrire les pratiques et objets médiatiques. Si je comprends bien les échanges: pour l’instant et du côté du symbolique, c’est l’art et l’Histoire (événementielle) qui prennent en charge la description culturelle de ces objets. Ou, pour essayer de le dire autrement, décrire ces objets médiatiques comme appartenant à l’histoire culturelle implique d’en référer aux modèles et espaces symboliques de l’art et/ou de l’Histoire.
    Je te demandais du coup : quelle est la place de l’histoire culturelle?
    N’a-t-elle pas en charge de proposer une autre description culturelle du médiatique qui prendrait en compte d’autres éléments structurels d’importance (le recyclage du matériel, l’opportunisme entrepreneurial sous tendu par des récits de légitimation au sein des espaces symboliques de l’art ou de l’Histoire (on peut penser aux travaux d’Estelle Blaschke)…).

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  18. André Gunthert
    21 mai 2012

    Je suis gêné par la référence à la « légitimation artistique » dans cette discussion, dont je ne vois pour ma part nulle trace. La présence d’un cadre ne renvoie pas automatiquement à l’œuvre d’art. En l’occurrence, les éléments mobilisés ici appartiennent à l’univers décoratif, champ autonome dont la présence dans les intérieurs se manifeste par l’intermédiaire d’une flopée de produits d’édition, comme le calendrier, les posters, les magnets, les assiettes décorées, etc…

    Comme le décrit bien Marie-Eve, l’univers décoratif comprend presque toujours une légitimation utilitaire. Un calendrier a une fonction utile, et en plus il décore: c’est le prototype de cet univers, qui est justement pour cela une antithèse de l’art (qui n’a d’autre fonction et d’autre justification que lui-même).

    Dans ce contexte, de nombreux objets valent par la relation référentielle ou reliquaire qu’ils entretiennent avec un événement cité. Tiens, vous étiez à Pompeï! dira la voisine en apercevant le magnet du Vésuve sur le frigo. Le rapport à l’histoire se construit de la même façon: ce n’est pas parce que la photo de Hollande est particulièrement esthétique qu’elle sera affichée au mur, mais plutôt parce que c’est la Une du jour qui marque la célébration de la victoire de la gauche (et qui aurait pu être illustré par une autre image).

    L’univers décoratif populaire est plein d’ambiguïtés et de pièges sémantiques (beaucoup plus complexe que l’univers de l’art, auquel sa monofonctionnalité assure une limpidité décourageante…). La proposition de Libé s’inscrit dans cet espace piégé, non pas de la façon traditionnelle que tu décris, en proposant un produit éditorial de plus (ce qui reste conforme à la mission du journalisme, malgré ses ambiguïtés), mais bien un produit graphique, sans aucune fonction journalistique, ce qui à mon avis constitue une extension nouvelle, passionnante – et très problématique.

    Comme l’a bien repéré Raphaële, faire des cartes postales, non pas avec les photos qui ont servi à la construction éditoriale (modèle Doisneau, également proposé par Match sur son site), mais avec des fac-simile de cette production, est un premier déplacement intéressant. Un autre est celui de l’auto-qualification de la production éditoriale comme « mythologie ». Pour le dire vite, il me semble que cette qualification dépend en principe d’un consensus qui, pour avoir quelque valeur, doit être construit par une instance extérieure à l’émetteur initial (c’est le principe de la reprise, qui fonctionne comme une validation, mais seulement dans la mesure où elle est effectuée par des acteurs différents: il doit s’agir d’un vrai choix culturel, d’une prise de risque indépendante…). Ici, on est clairement dans l’auto-production du mythe, sans justification externe, ce qui pose problème par rapport à l’acception générale du terme.

    Une troisième question est le soupçon qu’induit l’existence de ce nouveau canal de recyclage graphique: la Une de Libé est-elle encore choisie en fonction de critères journalistiques, ou bien la décision est-elle effectuée en fonction d’impératifs commerciaux? Bref, Libé fait-il encore du journalisme, ou bien fabrique-t-il des posters? Ce qui n’est pas, jusqu’à preuve du contraire, le même métier: un éditeur de cartes postales n’a pas de carte de presse. On le voit, toutes ces interrogations concourent à préciser la définition de la Une, objet culturel complexe, mais qui tire quoiqu’il en soit sa légitimité de ses fonctions journalistiques.

    Donc pour répondre à ta question, peut-être que l’histoire culturelle, ça consiste à décrire correctement les usages culturels… 😉

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  19. Thierry Dehesdin
    21 mai 2012

    Est-ce que ce ne serait pas le fait d’encadrer un objet décoratif/utilitaire, genre calendrier, photo de famille, photo de vacance (ou qui relèverait du registre de la collection (étiquette de vin)), qui lui ferait perdre sa dimension utilitaire ou mémoriel et le ferait basculer dans le champs artistique?
    La volonté d’encadrer un objet me semble répondre à la volonté de signaler cet objet comme relevant du champ de l’art.

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  20. André Gunthert
    21 mai 2012

    Le cadre n’est en aucune façon un indicateur suffisant de l’œuvre d’art. Tu peux encadrer la photo de ta cousine, le gribouillage de ton filleul, la recette de ta mamie, une affiche de cinéma ou la Une du Figaro sans conférer à ces objets la sacralité de l’art. Celle-ci dépend d’un ensemble de critères fonctionnels (non-utilitaire, auto-suffisant, unique ou à tirage limité, etc…) et surtout d’un jugement de valeur autorisé, habituellement construit par la critique (et dans Intouchables par l’avis éclairé d’un amateur expert…). Cette dure nécessité fait le malheur de bien des aspirants artistes, qui voudraient bien que le seul fait d’encadrer leur production lui assure la reconnaissance des FRAC ou des amateurs… Hélas, nous savons que tel n’est pas le cas. Le cadre est plus simplement une marque de valorisation. Il est intéressant de constater que plusieurs personnes ici interprètent systématiquement l’opération de valorisation ou de légitimation comme relevant du champ de l’art…

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  21. Raphaele Bertho
    21 mai 2012

    La discussion est ici passionnante, merci Audrey pour ce débat qui permet à chacun de préciser ses arguments. Et merci André pour cette mise au point éclairante de ce qui était pour moi surtout des intuitions.
    Débarrassé des oripeaux d’une légitimation artistique ou historique, Libé jette sa Une pensée ici comme objet graphique autonome dans le champ d’une valorisation avant tout mercantile. Il produit, comme l’a bien souligné Alexie, un véritable « produit dérivé », destiné à rentabiliser sur le marché son produit culturel. Un processus qui emprunte le vocabulaire (mythique) ou la forme matériel (cadre) d’autres types de légitimations. Mais il ne s’agit là que d’apparences.
    Pour répondre à ta remarque Thierry, le cadre ne désigne aucunement l’objet artistique ici. Il emprunte cette forme pour isoler la Une et constituer véritablement un objet décoratif populaire. Il appartient à la même catégorie que les cartes postales ou les posters vendus simultanément sur le site. Et là je m’avance un peu, mais je pense qu’il appartient à la même catégorie que les tableaux vendus chez Ikea qui ont eu aussi une fonction décorative…. Mais là c’est un autre débat encore 🙂

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  22. Thierry Dehesdin
    21 mai 2012

     » Il est intéressant de constater que plusieurs personnes ici interprètent systématiquement l’acte de valorisation comme relevant du champ de l’art… » 🙂

    « Cette dure nécessité fait le malheur de bien des aspirants artistes, qui voudraient bien que le seul fait d’encadrer leur production lui assure la reconnaissance des FRAC ou des amateurs…  »
    Les instances, reconnues comme telles, qui vont légitimer des productions vis à vis de la société englobante interviennent après la bataille. Les aspirants artistes bricolent d’abord dans leur coin les signes qui seraient susceptibles de leur donner cette légitimité en attendant la consécration suprême, ceux décernés par la société englobante. Mais on est, dès l’origine, dans le registre de la distinction.
    Dans le cas des unes « mythiques » de Libé, l’achat d’une couverture de journal en tant qu’objet décoratif inséré dans un dispositif de monstration spécifique (alors qu’elle est disponible dans mon kiosque) parce qu’elle a été encadrée et de ce fait distinguée par Libé me semble participer de la volonté (acceptée comme telle par les acheteurs) de la faire entrer directement dans le champ de l’art.
    Je suis nul en histoire de l’art, mais il me semble qu’au XXème siècle l’art officiel a adoré accorder sa reconnaissance à des oeuvres qui n’avaient pas été reconnues, voir même envisagées, comme telles lors de leur conception. Ici l’institution Libé en vendant des unes encadrées cherche à court-circuiter le dispositif habituelle de reconnaissance de l’oeuvre d’art par la société englobante.

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  23. Raphaele Bertho
    21 mai 2012

    @Thierry: La volonté d’entrer dans le champ de l’art ne se repère pas seulement au cadre, mais à la mise en place d’un dispositif discursif global. L’objet est alors désigné comme oeuvre, et son auteur distingué comme artiste… Ce n’est pas le cas ici, clairement. Car il s’agit d’abord de commercialiser cette Une comme objet décoratif, et le cadre alors prend sa place parmis les autres supports proposés: carte postale, poster, mais qui pourrait être aussi calendrier, porte-clefs, tasse, etc…

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  24. Thierry Dehesdin
    21 mai 2012

    Raphaële ce qui me gêne dans cette approche, c’est qu’elle fait l’impasse sur l’appropriation 🙂 du champ de l’art par les individus. Si j’affiche une reproduction de la Joconde au-dessus de mon lit, ma démarche sera considérée avec condescendance par les acteurs reconnus comme tels du champ de l’art, alors que moi j’aurai le sentiment de faire entrer l’art dans ma chambre à coucher. Je serai dans une logique de distinction, de différentiation en manifestant mon intention esthétique. Tu peux considérer que c’est un objet décoratif, mais ce faisant tu reproduis les valeurs esthétiques de ton groupe social face à une pratique « vulgaire ».

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  25. André Gunthert
    21 mai 2012

    « Les instances, reconnues comme telles, qui vont légitimer des productions vis à vis de la société englobante interviennent après la bataille ». Non, ces opérations de légitimation sont la bataille, sans laquelle il n’est pas d’œuvre d’art. (Ou ce qui revient au même: je peux bien appeler « œuvre d’art » ce qu’il me plaira chez moi dans mon salon, mais cette qualification n’aura aucune valeur si je n’ai pas d’autorité dans le champ. Voir Intouchables, qui décrit bien le phénomène, en le simplifiant un peu…).

    « J’aurai le sentiment de faire entrer l’art dans ma chambre à coucher »…
    Si une affiche de la Joconde est une œuvre d’art, alors il y a beaucoup d’historiens d’art qui devraient modifier profondément leurs champ d’étude… 😉 J’en parle assez tranquillement, car cet objet rentre parfaitement dans le mien. Je dis et je répète qu’il existe non seulement un univers décoratif autonome, mais que celui-ci se construit précisément contre les règles de l’art – ou bien la Distinction n’a plus aucun sens… 😉

    Pour ce qui concerne les règles de l’appropriation, prière de relire un billet pas si ancien, qui précise qu’il en existe de deux sortes: l’appropriation symbolique et l’appropriation opératoire. Désolé, Thierry, mais en affichant chez toi un poster de la Joconde, tu n’es pas vraiment propriétaire du tableau, mais seulement de son symbole, exactement de la même façon qu’un magnet du Vatican ne déplace heureusement pas dans ton salon l’édifice romain, mais en produit une citation, une référence. Comme tous les signes, l’affiche de la Joconde est donc simultanément un symbole de la présence, mais aussi de l’absence du véritable tableau.

    Tenter de faire jouer les mécanismes de la Distinction par l’intermédiaire d’un vulgaire memorabilia est très représentatif de ce que Bourdieu décrit comme le « goût barbare », et absolument en contradiction avec les requisits de la culture distinguée (qui demandent plutôt une admiration solitaire du tableau en son lieu réel, c’est à dire un culte). Ton amour de la Joconde (dont je suppose qu’il s’agit d’un cas d’école) s’exprime dans les modalités de la culture populaire, et n’est donc par définition ni distingué, ni distingant… 😉

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  26. Grégory Divoux
    21 mai 2012

    Cet article fort intéressant de Raphaële m’inspire 2 remarques qui peut-être aideront à appréhender le phénomène décrit 😉
    Tout d’abord cette marchandisation de ses propres Unes par Libération me fait penser à une habitude que j’ai souvent croisée et que j’ai moi même pratiquée un temps, notamment pendant mes études : la découpe puis l’affichage d’articles de presse quotidienne et notamment de ses composantes graphiques (photos, caricatures…). Je n’ai malheureusement pas d’exemples visuels à vous soumettre, mais combien de fois ai-je vu chez des amis des Unes de Charlie Hebdo punaisées au mur, des articles de PQR aux titres improbables, et souvent dans un même lieu : les toilettes ! Et moi même j’ai eu un temps un mur de mon appartement d’étudiant décoré d’un patchwork de photo découpées dans Libé choisies soit pour leurs qualités esthétiques soit pour leur contenu ! Ainsi la pratique commerciale de Libé serait l’appropriation et la monétisation d’une pratique pré-existante… Reste à savoir à quelle échelle celle-ci existait !
    Deuxièmement cette commercialisation est chez moi immédiatement associée à celle que pratique également le journal sportif l’Équipe (et qui est à priori antérieure à celle de Libération) : http://www.lequipe.fr/club/e-boutique/unes-photos/category.php?id_category=18 Là encore j’ai en tête de nombreux exemples de copains qui ont eu affiché chez eux la Une du quotidien sportif paru le lendemain du titre de champion du monde de l’équipe de France de foot en 1998 ! Ceci permettant de mesurer à quel point il s’agit dans ce commerce avant tout de vendre un « événement » plutôt qu’une photographie particulièrement belle ou marquante.

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  27. Thierry Dehesdin
    21 mai 2012

    Si je pense que le « goût » « exprime l’exigence de la différentiation selon la logique de l’ethos de classe », pourquoi est-ce que je devrais considérer que seules les valeurs de la classe dominante seraient pertinentes pour définir ce que seraient les règles de l’art? Ou alors est-ce que c’est parce que tu considères que le concept même de l’art est, pour des raisons historiques (?), un concept idéologique indissociable d’une classe sociale spécifique?
    Et d’ailleurs, même au sein de ce groupe social, est-ce que l’art ne s’est pas toujours renouvelé en se construisant contre les règles de ce qui l’avait précédé? Et ce d’ailleurs en récupérant parfois l’art populaire? (From here On à Arles :))
    Pour en revenir à Libé, la photo de presse a accédé depuis longtemps au statut d’oeuvre d’art reconnu par la culture savante par le biais des expos la présentant en dehors de tout contexte éditorial. Par ailleurs, les Unes des journaux anciens sont devenues depuis longtemps des objets de collection (ce qui est différent j’en conviens du statut d’oeuvre d’art). En vendant des « Unes » encadrées, Libé ne produit il pas un objet culturel qui aura le statut d’objet décoratif ou d’oeuvre d’art selon le groupe social du locuteur?

    « Ton amour de la Joconde (dont je suppose qu’il s’agit d’un cas d’école) s’exprime dans les modalités de la culture populaire, et n’est donc par définition ni distingué, ni distingant…  » Tu connais pas mes potes. 🙂 La distinction ne se fait pas qu’entre culture savante et culture populaire. Au sein de ces deux grands groupes, les goûts et les dégoûts de chacun sont distinguants, sinon distingués. 🙂

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  28. Thierry Dehesdin
    21 mai 2012

    @Gregory Damned, j’ai moi-même tapissé les murs de mon premier logement avec des affiches de Charlie-Hebdo. Je ne me suis pas posé la question de savoir si c’était de l’art ou de la déco, mais il ne me serait pas venu à l’idée de commander ces affichettes encadrées ou non. Le fait qu’elles aient été piquées sur les kiosques était pour moi important et renvoyait je suppose à un bricolage idéologique sur la notion d’original.
    @André Les affiches de film anciennes, devenues rare par la force des choses et achetées à des ventes aux enchères, sont-elles pour toi des objets de collection utilisés comme objets décoratifs ou des oeuvres d’art?

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  29. Audrey Leblanc
    21 mai 2012

    @ André: messages reçus. Si je vois bien le mécanisme d’appropriation symbolique à l’oeuvre (côté récepteurs donc), j’ai des réserves – que je n’arrive visiblement pas bien à formuler encore – pour ce qui est des mécanismes de valorisations (côté producteurs). Pour le dire de manière extrêmement simplifiée et grossière : la légitimation par la référence à l’univers symbolique puissant de l’Histoire ou de l’Art, est-ce si différent?

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  30. Alexie Geers
    21 mai 2012

    Je précise un peu, parce que j’ai écrit rapidement l’équation « valoriser (un cadre = art) » et je crois que j’ai été mal comprise ou plutôt que la simplification que j’ai faite a rendu les choses peu claires !
    Dans mon commentaire il y a deux éléments : la valorisation et la rentabilisation. A mon avis, plus l’objet est valorisé, plus la rentabilité peut fonctionner : quand on fait un livre entier avec les Unes de Libé, on souhaite signifier que la Une de Libé est quelque chose d’important et en réalité on fabrique son importance.
    Quand on la met dans un cadre, on en fait un objet important, de la même manière (je crois) que lorsqu’on encadre une oeuvre d’art. Ce qui ne signifie pas que je pense que la légitimation passe par la référence à l’art mais que le cadre ou la transformation en objet (livre) est une manière de valoriser.

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  31. André Gunthert
    21 mai 2012

    @ Thierry: La démarcation peut parfois être délicate à tracer, c’est certain. Mais l’ancrage historique, le caractère massif et la spécificité culturelle de la décoration privée me fait penser qu’il s’agit d’un phénomène à part entière, qu’il faut apprendre à considérer en tant que tel, et pas seulement comme forme dégénérée des pratiques distinguées (et même sous cet angle, la compulsion de répétition des pratiques de prestige mérite d’être observée en tant que telle…).

    @Audrey: Ce n’est peut-être pas si différent, mais c’est quand même différent! 😉 En particulier parce que l’Histoire a un lien logique avec le journalisme. C’est beaucoup moins évident pour ce qui est de l’art – disons qu’il s’agit d’un problème pas vraiment résolu par les instances du journalisme, voir p. ex. Sontag, Devant la douleur des autres

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  32. Raphaele Bertho
    21 mai 2012

    @Gregory: Pour essayer d’affiner l’analyse, il me semble que l’offre de l’Equipe n’est pas la même que celle de Libé. Si la démarche est certe similaire, elle s’en démarque sur plusieurs points: 1. Si je ne m’abuse, les Une disposnible à la vente remonte pour les plus récentes à 3 ans. Pas de phénomène de « live » ici. 2. L’ensemble des Unes est dispo à la vente, il n’y a pas d’éditorialisation de l’offre comme pour Libé avec l’usage d’un vocabulaire laudatif (« mythique »). 3. Le support est unique, celui d’un poster, et non dans une déclinaison vraiment proche du produit dérivé. Sans doute que ces différences ne sont pas toutes aussi déterminantes, mais il semble que l’on soit là plus proche des offres de Condé Nast (cité dans le billet) de valorisation a posteriori, jouant sur le caractère « vintage », non?

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Cette entrée a été publiée le 17 mai 2012 par dans Notes, Rubriques, et est taguée .

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