Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

La multitude prend corps: JR et Bollendorff

Samuel Bollendorff – A l’abri de rien, exposition au Canal Saint-Martin, avril 2012.

Durant la première semaine du mois d’avril, une dizaine de portraits très grand format ont investi le canal  Saint Martin. Des corps, des postures qui s’insinuent dans les plis de la ville, s’imposent au regard, confrontent le passant. Des visages qui ne sont pas sans rappeler ceux placardés à travers le monde par l’emblématique JR depuis plusieurs années maintenant. Ces portraits grimaçants noir et blanc recouvrent les murs et mettent en pleine lumière celles et ceux que l’on préfère laisser dans l’ombre. Deux démarches qui se rejoignent dans la forme mais aussi dans le fond: il s’agit pour JR l’artiste comme pour Samuel Bollendorff le photographe d’un engagement militant. D’une volonté de rendre visibles ceux que la société préfère ne pas regarder dans les yeux. Cette mise en jeu du corps n’est pas sans faire écho, il me semble, au développement contemporain des émeutes. Physiquement, ou plus symboliquement, c’est une réappropriation de l’espace public, une manifestation qui impose la présence des corps, qui donne corps à la multitude [1].

JR- Portrait d’une génération, 2004.

Une filiation apparemment  évidente, et qui pourtant fait le trait-d’union entre deux pratiques extrêmement différentes. JR et Samuel Bollendorff adoptent un dispositif similaire alors même qu’ils se distinguent tant du point de vue de leur trajectoire personnelle, de leur démarche photographique, et au sein de l’image elle-même. Je voudrais ici analyser les nuances qui permettent de mettre en relief chacun de ces travaux, dans un balancier qui se joue presque terme à terme, sans pour autant opposer les deux univers.

L’artiste et le photographe

JR et Samuel Bollendorf ne se présentent pas de la même façon sur la scène de la création. Le territoire d’action de JR est clairement affirmé dès les premières lignes de sa présentation « JR possède la plus grande galerie d’art au monde. Il expose librement dans les rues du monde entier, attirant ainsi l’attention de ceux qui ne fréquentent pas les musées habituellement. Son travail mêle l’art et l’action et traite d’engagement, de liberté, d’identité et de limite. » Son dispositif est rodé depuis le début des années 2000, avec notamment le projet Portrait d’une Génération en 2006. Les photos des jeunes de la Cité des Bosquets à Montfermeil sont agrandies démesurément et collées, d’abord in situ, puis dans les rues de la capitale. Ce déplacement géographique est fondamental : afficher les visages de ces jeunes sur les murs haussmanniens des quartiers chics bouscule l’ordre établi, les frontières sociales, et permet d’investir symboliquement un territoire. Le parcours de JR l’emmène de la banlieue parisienne aux quatre coins du globe, de ses premiers travaux à Paris en 2005, aux projets Face to Face en 2007, Women are Heroes en 2010 ou dernièrement Inside Out développé initialement  dans le cadre du Ted Prize. Pour promouvoir son travail, JR évolue dans le monde des galeries, de Magda Danysz à Perrotin. Dans sa pratique, il revendique un héritage du street art et de l’intervention urbaine.La photographie est un moyen avant d’être une fin. L’histoire voudrait même qu’il ait trouvé son premier appareil dans le métro: le médium s’impose à lui par hasard…

JR- Face to Face, 2007.

Samuel Bollendorff pour sa part, et malgré son passage par les Beaux-arts, se présente avant tout comme un photographe. Une posture sans doute héritée  de son appartenance de longue date à ce milieux professionnel : il est à l’agence l’Oeil Public pendant 10 ans (jusqu’en 2010). Depuis quelques années son activité s’est orientée vers la réalisation de webdocumentaires, dont les fameux Voyage au Bout du charbon en 2008 et le dernier en date A l’abri de rien réalisé pour la Fondation l’Abbé Pierre. L’image photographique est alors pensée dans un nouveau contexte, elle dialogue avec un environnement visuel, sonore et textuel complexe qui se déploie dans le temps et l’architecture du web. En placardant les images de son dernier web-documentaire  en très grand format, Samuel Bollendorf expérimente un nouvel espace, une nouvelle mise en tension des images. Le choix du lieu n’est pas anodin ici, les berges étant devenues un site emblématique de cette cause depuis l’opération des Enfants de Don Quichotte en 2006. C’est aussi un lieu de prédilection pour la promenade du dimanche, qui permet de flâner des cinéma de Stalingrad à la brocante du Comptoir Général. Le photographe installe donc là, au cœur d’un Paris de plus en plus bobo, ces témoignages poignants d’une réalité très contemporaine.

Samuel Bollendorff – A l’abri de rien, exposition au Canal Saint-Martin, avril 2012.

De la toile au mur, et vice-versa

Le parcours des images est lui aussi assez différent. Si on retrouve les images de JR et de Samuel Bollendorf tant sur la toile que sur les murs, le passage entre les deux supports est finalement inversé. Les images de Samuel Bollendorff existent d’abord sur la toile, via le web-documentaire, quand celles de JR existent dans la rue. Pour JR le web est un outil d’amplification d’actions avant tout pensées comme locales, s’inscrivant dans un lieu et un temps donné. Les images mises en ligne sont des outils de documentation de ce qui relèverait, dans l’espace de l’art contemporain, de performances. Internet est perçu comme un espace de visibilité supplémentaire, et d’agrégation d’actions matériellement autonomes.

Samuel Bollendorff – A l’abri de rien, exposition au Canal Saint-Martin, avril 2012.

A contrario, c’est la rue qui est pensée comme un espace d’amplification chez Samuel Bollendorff. Les images existent d’abord dans l’espace du web-documentaire, et se déclinent occasionnellement sous la forme d’une exposition in situ. Une manifestation qui prend la forme d’un événement éphémère et qui renvoie explicitement à l’œuvre en ligne. Les affiches sont des déclinaisons du web-documentaire, elles en sont les appendices matériels [2].

Samuel Bollendorff – A l’abri de rien, exposition au Canal Saint-Martin, avril 2012.

Documentaire et conceptuel

La posture même des deux auteurs face à leur pratique photographique est très différente. De son travail, JR revendique foncièrement la mise en oeuvre d’un dispositif, lequel doit ensuite être investi par les gens sur place, modèles comme spectateurs. Paradoxalement, alors que ces portraits développent un style identifiable, il refuse la position d’auteur photographe pour revendiquer celle d’un artiste presque conceptuel. En effet avec le projet Inside Out , il se déprend de la réalisation  des images et de leur installation. Il renonce alors à son rôle de photographe, soit en installant des photomatons, soit en imprimant les photos envoyées par les personnes intéressées. Il devient « imprimeur », fournit l’agrandissement, et c’est aux gens de choisir l’emplacement de l’exhibition.  Sa posture est alors celle d’un artiste conceptuel, qui conçoit le cadre de la réalisation, sans nécessairement y prendre part. Une déprise au profit du sujet qui apparaît comme un gage d’authenticité de la démarche à travers la mise à disposition des moyens de l’engagement individuel ou collectif.

Le projet Inside out lancé en 2011 connaît un véritable succès et se réclame de 74,803 photos dans 8,901 lieux correspondant à 4,362 projets  [3]. Des initiatives pour la plupart passionnantes, comme notamment le groupe Time is Now Yalla! à Tel Aviv, Eyes of Truth à Athène, ou  Face them à Lisbonne. A chaque fois, le dispositif est réapproprié et sa puissance formelle mise au service d’une mobilisation militante.

Du fait que le projet est ouvert et appropriable, tous ses avatars n’ont néanmoins pas la même pertinence. JR note par exemple que nombre de portraits réalisés dans les différents photomatons ne sont pas ensuite utilisés, les gens gardant l’affiche chez eux. Une démarche inaboutie sans doute du fait de l’absence d’occasion pour la plupart des visiteurs, mais aussi sans doute du fait de la valeur supposée du tirage [4]. D’autre part nombre de projet d’affichage ne relève pas d’une action engagée, mais avant tout d’un acte d’auto-valorisation. Comme par exemple pour les étudiants de l’IUT dans lequel j’enseigne. Les portraits qui envahissent les façades de l’institution relèvent plus de l’ornement ou de la communication [5].

Capture d’écran du projet Inside out présentant l’action des étudiants en Pub de l’IUT Michel de Montaigne Bordeaux 3.

Une dimension qui m’a frappée notamment du fait de la coïncidence entre cette action et une autre campagne d’affichage. La même semaine d’autres portraits sans légendes de jeunes gens, cette fois en couleur, s’invitent dans les couloirs. Il s’agit cette fois d’une véritable campagne de communication, ayant pour objet d’inciter les étudiants à participer aux élections à l’Université.

Campagne de communication autour des élections universitaires. A gauche l’une des affiches visibles la première semaine, à droite l’affiche explicative de la semaine suivante.

Ainsi si JR est l’auteur d’un dispositif identifiable, il n’est plus l’auteur ni des images ni des installations, au contraire de Samuel Bollendorff pour les images disposées le long du canal Saint-Martin. Elles témoignent d’un travail d’auteur, dans une conception d’une relation au photographique héritée ici de la tradition documentaire. Une différence qui s’affirme notamment dans la mise en forme des portraits. Quand l’un met en scène des personnages dans un dispositif qui se veut théâtral, l’autre cherche à donner à voir des personnes et à témoigner de leur vécu.

Personnes – Personnages

Ce qui diffère fondamentalement, ce sont finalement les images. D’un point de vue formel au premier abord, les unes étant en couleur les autres en noir et blanc, en plan moyen quand les autres sont en très gros plan, accompagnées de légendes pour certaines et les autres non. Des partis-pris qui traduisent en fait une divergence dans le statut accordé aux clichés, et dans ce qui est fondamentalement représenté. JR nous propose de devenir des personnages, Bollendorff cherche à témoigner du vécu des individus [6].

Le travestissement chez JR passe notamment par l’emploi du très gros plan, la déformation du 28mm, et son accentuation avec l’adoption de postures grimaçantes. Ces portraits, très graphiques du fait de l’adoption du noir et blanc, se présentent sans légende ni sous-titre. Il ne s’agit pas alors de capter une quelconque subjectivité de la personne photographiée, ni même sa personnalité. La posture exubérante ramène la représentation à celle d’un corps, à de la pure présence d’un homme ou d’une femme. Qui, en très grand format, s’impose comme un rappel à l’humanité dans des territoires de conflits: en Israël et Palestine, dans les favelas brésiliennes ou les bidonvilles africains. On ne peut plus ignorer l’existence de l’Autre, quand bien même on peut ignorer son histoire spécifique, ou son nom. La démarche prend alors une tournure presque philosophique.

JR- Women are heroes, Rio, 2010.

Les images exposées par Samuel Bollendorff nous mettent au contraire très clairement face à des individus singuliers, dont la légende nous narre l’histoire. Des récits de vie qui sont comme autant de voix singulières, et dont l’image tend à rendre compte de la manière la plus juste possible. Pas de systématisme de la prise de vue ici, chaque image est pensée, composée, afin de rendre compte de la situation particulière de chaque personne. L’adoption du plan moyen permet d’intégrer le contexte dans le cadre, de donner à voir les conditions de vie de manière plus ou moins allusive. L’exposition de ces images d’intérieurs aux couleurs chaudes dans l’espace public crée un contraste saisissant: les murs transpirent de ces intimités dévoilées.

Samuel Bollendorff – A l’abri de rien, exposition au Canal Saint-Martin, avril 2012.

Samuel Bollendorff – A l’abri de rien, exposition au Canal Saint-Martin, avril 2012.

En regard du respect dont témoignent les images de Samuel Bollendorff, JR explore régulièrement les limites: celles de la bienséance dans des portraits grimaçants, celles des formats d’exposition toujours plus extravagants. Mais pour l’un comme pour l’autre l’enjeu de cette exposition des corps, des gens,  est le même : déranger les frontières, les idées reçues, les préjugés.

C’est in fine la dimension charnelle de ces travaux qui leur confère toute leur puissance politique. Un corps à corps avec le spectateur que l’on retrouve par exemple dans la vision de Stefano Savona de la révolution égyptienne dans son film Tahrir Place de la libération. Il nous plonge au cœur de ces journées sans jamais quitter le point de vue singulier des individus. Les gens ne composent pas une foule, un ensemble indistinct, mais reste une multitude composée de singularités.

Une singularité qui n’est pas la même cependant chez Bollendorff et chez JR. Quand Bollendorff s’attache à dévoiler l’individu, à l’installer dans une histoire spécifique, en promouvant une approche presque sociologique, la démarche de JR consiste à créer un contexte en faisant intervenir des individus dont ils ne dévoilent rien. La singularité devient alors quelconque [7], les anonymes le restent et s’imposent, du fait non de leur statut social, mais de leur existence même.

Des  pratiques et des approches divergentes  avec un dessein commun, celui de rendre visibles les invisibles.

Un grand merci à AB pour sa lecture attentive et ses conseils toujours précieux.

[1]Voir Michael Hardt/ Antonio Negri, Multitude, guerre et démocratie à l’âge de l’Empire (trad. fr., éd. La Découverte, 2004).
[2]Note: Il existe, pour Bollendorff comme pour JR, un troisième espace de publication: celui du livre. Un format plus classique, qui permet néanmoins d’assurer une certaine pérennité aux différents travaux.
[3]Chiffres fournis par le site le 9 avril 2012.
[4]JR étant représenté en galerie, nombreux sont ceux qui ont dû parier sur une valorisation a posteriori de ces tirages.
[5]Ce sont d’ailleurs les étudiants de la filière communication qui réalisent l’action.
[6]Ref: MARESCA, Sylvain, « Spécimens ou individus ? », La Vie sociale des images, 2011; MARESCA, Sylvain,« Spécimens ou individus ? », L’Homme, vol. n°198-199 / 2, 2011.
[7]Ref AGAMBEN, La communauté qui vient, Théorie de la singularité quelconque, Seuil, 1990.

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Cette entrée a été publiée le 18 avril 2012 par dans En images, Notes, Rubriques, et est taguée , , .

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