Territoire des images

Carnet de recherches visuelles, par Raphaële Bertho

Il était une fois demain…

Ce billet fait suite aux réflexions lors de l’atelier du Livhic en janvier. Des discussions qui m’ont amenées à revenir sur une exposition présentée cet automne lors de la biennale d’art contemporain de Bordeaux Evento: Il était une fois demain. Le thème était cette année « L’art pour une ré-évolution urbaine ». L’esprit de l’évènement était de faire de la ville un « territoire d’expérimentations artistiques » pendant une dizaine de jours afin de « favoriser les rencontres avec le public et de proposer une vision renouvelée de la cité » [1]. Sans devenir la ville-spectacle qu’est l’exposition universelle, ainsi que le décrit très bien Marie-Madeleine Ozdoba, la ville devient néanmoins le théâtre de sa propre représentation, de sa propre mise en fiction. C’est dans ce cadre que prend place cette exposition au titre prometteur, dont la conception complexe a pour ambition d’articuler textes, images, références économiques et architecturales et projets contemporains autour de cette question de l’utopie urbaine.

© Rodolphe Escher

Ce qui est particulièrement intéressant ici semble-t-il, c’est le fait que ces fictions projectives portant sur le devenir de la cité bordelaise ont pour objet  de susciter une attente en prenant appuie sur des actions en cours de développement. S’adressant au grand public, l’exposition est partie prenante d’une volonté de créer un désir autour des projets urbains actuels, d’en faire la promotion tout en se démarquant des images photo-réalistes qui les accompagnent généralement. L’exposition, réunissant des travaux de très belle facture, est séduisante, tant par l’image que le discours qui l’accompagne. Une séduction qui donne envie de tenter d’en démonter le dispositif pour mieux en saisir les enjeux, autant politiques que visuels.

Avant de revenir plus en détails sur chacun des éléments qui la composent, il semble nécessaire de décrire tout d’abord une scénographie tout à la fois simple et complexe. Cette dernière coordonne des éléments aux statuts diverses, dont il n’est pas aisé au premier abord de comprendre la hiérarchie.

L’ensemble, confié au commissariat de l’agence néerlandaise Stealt.Unlimited avec la collaboration d’ Arc en rêve centre d’architecture, s’organise in fine selon deux axes : l’un narratif qui détermine la déambulation, l’autre prenant la forme d’une sédimentation qui se déploient visuellement dans un sens ascendant. La strate archéologique initiale est composée d’une fiction de Bruce Bégout, laquelle structure la trame narrative de l’exposition, et ordonne le déploiement dans l’espace suivant le sens des aiguilles d’une montre le long du grand cirque de bois.

Visite de presse de l’expo aux Abattoirs

Le texte de Bruce Bégout est riche de références à la fois aux grandes théories économiques et sociales et aux projets urbains prenant place sur le territoire de Bordeaux. Ces mentions, auxquelles s’ajoutent des références aux projets architecturaux utopistes du XXe siècle, sont reprises et brièvement présentées dans la partie médiane des cimaises, avec un code couleur distinguant les théories d’une part (jaune), les réalisations ou projets en cours d’autre part (bleu). Le dernier étage est constitué des réalisations graphiques des artistes invités à interpréter l’ensemble, en étant entièrement libre de la forme adoptée.

Encadrant le site, deux interventions graphiques de Sainte Machine sur les bâtisses existantes donnent le ton en inscrivant en très grand format deux éléments clés du récit projectif: la volonté par les institutions d’atteindre le million d’habitant, conçu comme un symbole de puissance territoriale, et d’autre part la vision de la cité bordelaise comme un eldorado autorisant le développement de nouvelles expériences urbaines.

Les deux interventions de Sainte Machine: à gauche le long du cirque de bois; à droite à l’entrée du site.

Le long du cirque se déploie la structure principale de l’exposition, et présente les travaux de plusieurs auteurs  bordelais invités par Arc en rêve: François Ayroles, Adrien Demont, Havec, Camille Lavaud, David Prudhomme, Sandrine Revel, Guillaume Trouillard. L’exposition prend alors des allures d’une BD grandeur nature qui s’expose dans cet amphithéâtre en plein air[2].

Extrait des 16 cartes postales éditées par Arc en rêve centre d’architecture.

Une multitude qui confère presque à la cacophonie pour le spectateur tant l’ensemble est riche d’une accumulation de références et de formes, et entremêle réalisations pratiques, pensées théoriques et fiction. Difficile au premier abord, et même après un examen minutieux, de saisir la façon dont les différents niveaux de lecture se croisent, la manière dont le tout s’articule [3].

Les représentations fictionnelles projectives, le texte et les images, sont articulées autour de la strate intermédiaire constituée par des références faites notamment aux initiatives citoyennes alternatives et s’ancrent ainsi dans une actualité contemporaine. L’avenir proposé ici est de l’ordre du possible, fondé sur une anticipation du développement de ces projets. Le cadre même de cette fiction entre en échos avec les politiques urbaines portées actuellement par la ville : il s’agit de se projeter en 2030, date présentée comme décisive par les institutions bordelaises. En témoigne le site Bordeaux 2030 réalisé par la Direction Générale de l’Aménagement de la ville.

L’acception même de la notion d’utopie par les commissaires de l’exposition va dans ce sens, cette dernière se faisant alors « hybride, entre désir et réalité ». Il critique alors l’idée d’une pensée « transcendante » de la ville en valorisant une conception plus « immanente », plus « pragmatique » : autrement dit et pour reprendre ici la terminologie de la politique de la ville : citoyenne et participative. Leur utopie se fonde sur la mise en lien d’une série d’initiatives de petite échelle mais réelles.

La projection fictionnelle n’est donc pas de l’ordre du fantastique, mais de l’ordre du possible : elle participe à la promotion des actions actuelles. Les commissaires de l’exposition qualifient cet ensemble de « fiction sociale ». Et la représentation fait effectivement non pas office d’hypothèse, mais de véritable promesse, celle de l’éclosion d’un « autre mode de vie urbaine ». Il serait néanmoins dommage de réduire cette mise en valeurs des projets urbains à une narration naïvement élogieuse. Bruce Bégout installe son récit sur un fond de crise économique mondiale et de protectionnisme exacerbé où l’opposition des points de vue entre les tenants d’un ordre marchand et capitaliste et les militants prônant l’invention de modes de vie alternatifs tourne à la véritable confrontation. C’est dans ce contexte l’on suit les aventure d’islandais rescapés du désastre économique, le récit  de leur arrivé dans l' »eldorado » bordelais à bord d’une véritable arche de Noé au nom évocateur, The World. Ils découvrent alors les diverses initiatives sociales et économiques mises en place par les institutions locales.

Camille Lavaud

Il est intéressant de regarder de plus près ici les initiatives sélectionnées. Toutes s’inscrivent dans la mouvance actuelle du développement durable, dont le fer de lance est l’écoquartier. Ce dernier se détermine notamment par la promotion de la participation citoyenne, de la mixité sociale et de la mise en valeur des préoccupations écologiques. Des concepts qui se retrouvent, plus ou moins, dans les divers projets. Certains, comme les Castors de Pessac [4] ou la coopérative de logement H’NORD [5] sont plus orienté autour de la création de logement abordables, d’autres comme Boboyaka [6], la Fabrique Pola [7], le Garage moderne [8], le projet Darwin [9] ou le Jardin de ta Sœur [10] sur l’action collective et participative, avec une dominante culturelle ou écologique selon.

© Guillaume Trouillard

Cette mise en valeur des expériences contemporaines n’évince pas pour autant une évocation de  l’histoire de l’aménagement urbain de la ville: en témoigne notamment la référence faite à la dalle du quartier de Mériadeck. Symbole de l’expérimentation architecturale moderniste, elle conduit, en son temps, à une véritable tabula rasa au coeur du centre ville. Les initiatives contemporaines, suivant au contraire les principes d’intégrations au paysage urbain, sont dans une logique de réinvestissement des architectures préexistantes. C’est ainsi que l’on peut voir dans la fiction de Bruce Bégout le Garage moderne décider d’investir une des tours de la dalle.Pour finir cette balade au cœur des « utopies » urbaines contemporaines, je voudrai revenir plus particulièrement sur un dessin de François Ayroles qui met en image la présentation de l’ensemble de ces projets aux nouveaux arrivants islandais. Un visuel qui fonctionne comme une mise en abîme de l’ensemble du dispositif: il s’agit de présenter des futurs possibles, des fictions urbaines. La notion de projection en tant que prospective est redoublée ici d’une projection cinématographique. Nous sommes installés dans le corps d’un spectateur passif, au même titre que les gens massés sur les gradins en arrière-plan. Entre les deux, un homme seul qui fait corps avec les projets: ce sont les plans sont tatoués sur sa peau. Cette figure du créateur contraste largement avec ce qui constitue pourtant l’un des principes proclamés des projets urbains alternatifs: la participation.Ces projets sont en effet fondés sur deux axes : le développement durable d’une part, et la  participation des habitants d’autre part. Quand la dimension « verte » est mise en avant dans les présentations photo-réalistes des projets, la notion de participation est le plus souvent laissée hors champ. Et cette fois-ci encore, ceux que l’ont désigne comme les acteurs d’une utopie « immanente »  sont relégués au rang de spectateur. C’est à se demander s’il n’en va pas finalement de même pour les visiteurs de l’exposition.

© François Ayroles


[1]Motivée par ce vœu pieu, la manifestation n’a pourtant pas été l’occasion de l’enthousiasme populaire annoncé, du fait notamment d’une communication certes conséquente mais finalement peu effective. Les marqueurs visuels de l’évènement envahissent la ville, une signalétique jaune omniprésente, mais difficile par exemple d’arriver à comprendre où et quand se déroulent les manifestations sur l’interface du blog dédié.
[2]Un genre qui ne m’est pas particulièrement familier, je fais donc là appel aux spécialistes de la question pour éclairer ma lanterne sur des aspects que j’aurai pu omettre dans mon analyse.
[3]La décomposition de l’ensemble à des fins de description m’a demandé de revenir attentivement sur les diverses brochures et dossier de presse à disposition à la fois in situ et sur le net.
[4]Les CASTORS de Pessac (1948) est le premier de plusieurs mouvements d’autoconstruction coopérative en France, lancé en 1948 lorsque 150 ouvriers des chantiers navals, avec l’aide d’un prêtre, ont décidé de prendre en main leurs besoins en matière de logement.
[5]La coopérative de logement H’NORD (2006) est un groupe de personnes d’horizons divers dont le but est de développer 40 logements suivant des principes de conscience environnementale, de mutualisation et de propriété collective – un modèle qui défie les mécanismes de spéculation et qui permet de construire à environ 50 % du prix du marché.
[6]Boboyaka(2007) est un groupe très dynamique de retraités œuvrant pour une solution de logement collectif leur permettant de vivre ensemble « jusqu’à la fin », de façon solidaire et sur leurs propres termes, tout en apportant à la société le bénéfice de leur savoir-faire.
[7] La Fabrique POLA (2000) fut initiée pas des artistes et associations bordelaises qui désiraient mettre en commun des savoir-faire, des moyens de production et des outils de communication. Son objectif est de promouvoir des projets solidaires dans le secteur culturel. Depuis 2009, POLA vit précairement dans le quartier de Bacalan.
[8]Le Garage Moderne(2000), situé dans un entrepôt dans l’ancienne zone industrielle de Bacalan, est un atelier coopératif à but non lucratif qui compte 3000 membres, dont le but est de proposer un coup de main avec le bricolage ou la réparation auto, des services d’entretien de vélos, et des équipements pour des animations culturelles ponctuelles.
[9]Le projet DARWIN (2008), installé dans l’ancienne caserne Niel à Bordeaux, est conçu comme un écosystème susceptible de servir de base à une économie à petite échelle, créative, prévoyante, et dotée d’une empreinte écologique minimale. Le projet propose un cadre collaboratif pour des créateurs, des artistes et des entreprises.
[10] Le Jardin de ta soeur est un jardin communautaire aménagé dans une ancienne friche à Bordeaux-Nord. En 2003, le centre social Bordeaux-Nord et le collectif Bruit du Frigo ont installé ici un jardin éphémère avec l’aide des habitants du quartier. Désormais permanent, le jardin est entretenu conjointement par les habitants et la municipalité.

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2 commentaires sur “Il était une fois demain…

  1. Marie-Madeleine Ozdoba
    8 février 2012

    Cette exposition semble être une mise en scène du caractère « artisanal » et « humain » de la participation des artistes et des citoyens à « l’utopie immanente » de Bordeaux 2030. Comme toi, je pense qu’on peut douter de l’efficacité réelle de ces formes de participation.
    Concernant ces dispositif artistiques et les expositions de nature diverse, qui complètent le dispositif des images photo-réalistes dans la promotion de projets urbains actuels, il en a été question aux entretiens du patrimoine et de l’architecture en novembre 2011 (http://www.culture.fr/fr/sections/themes/patrimoine/articles/entretiens-du-patrimoine), ou étaient présentés plusieurs projets, notamment:
    http://www.polau.org/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=4&Itemid=10
    http://www.anpu.fr/22-V-la-les-Hic.html

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  2. Raphaele Bertho
    8 février 2012

    @Marie-Madeleine: Merci pour les références!
    En fait, s’agissant de la participation, je ne doute pas foncièrement de son efficacité dans l’élaboration de projet urbain. Ce qui m’apparaît plutôt, c’est que cet dimension semble disparaître lorsqu’il s’agit de mise en images institutionnelles… en tous cas pour ce qui en est de mes recherches.

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Cette entrée a été publiée le 3 février 2012 par dans En images, Notes, et est taguée , , , .

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